Il a tout admis. Aucun déni, aucun bémol. Mardi après-midi, face au juge de l’Audience Nationale, à Madrid, Mohamed Houli Chemial, 21 ans, a reconnu ce que les policiers catalans avaient avancé: la cellule composée de 12 djihadistes, dirigée par l’imam Abdelbaki Es Satty, 45 ans (tué dans l’explosion de la fabrique d’Alcanar) avait bel et bien l’intention de commettre trois attentats destinés à tuer des centaines d’innocents, via trois fourgonnettes chargées d’explosifs lancées sur les Ramblas, mais aussi dans deux autres endroits touristiques de Barcelone ou du littoral.

La mort de l’imam, et la destruction précoce des explosifs, a obligé les jeunes à improviser. Résultat connu: 13 morts sur les Ramblas, une morte à Cambrils et un homme poignardé par le conducteur de la fourgonnette, Younés Abouyaaqoub. Mercredi, à la veille de ces attentats, Mohamed Houli Chemial avait été blessé par l’explosion d’Alcanar, avant d’être amené à l’hôpital, où il avait été interpellé par les forces de l’ordre.

Que faisait ce Marocain résidant à Melilla dans un groupe de terroristes provenant de la même bourgade, Ripoll, 11 000 habitants, dans le nord de la Catalogne? Et surtout, comment expliquer qu’une grosse dizaine de très jeunes Marocains – un seul a plus de 30 ans, outre l’imam –, bien intégrés, «gentils», «aimables», arrivés en Espagne dès leur prime enfance, aient pu vouloir assassiner des centaines de personnes sans défense?

Invisibles aux yeux des autorités

Les médias espagnols parlent de «mystère». Et c’est compréhensible: jusqu’alors, soulignent les spécialistes de la lutte antiterroriste, les candidats au djihad avaient plus de 25 ans, vivaient dans les villes et, dans le cas de la Catalogne, se nichaient dans les nombreux foyers du salafisme radical situés autour de Barcelone ou de Tarragone. Ici, une différence notable et inédite saute aux yeux:

«Les membres de la cellule n’étaient pas fichés par la police, n’avaient pas été exposés aux radars policiers, avaient un casier judiciaire vierge (sauf Driss Oukabir, pour abus sexuels, ndlr) et n’avaient pas combattu en Syrie ou en Irak. Aux yeux des autorités, ils étaient invisibles», analyse José Maria Irujo, spécialiste de l’islamisme radical.

De l’avis général, l’explication d’une si rapide et brutale radicalisation tient à une personne: Abdelbaki Es Satty. Lorsque en 2015, cet imam débarque dans la bourgade de Ripoll, la police lui prête peu d’attention. Elle ne sait rien de son passé obscur: sa collusion avec des terroristes liés aux attentats de Casablanca et de Madrid entre 2003 et 2005, ou encore sa détention dans la prison de Castellon pour trafic de haschisch, entre 2010 et 2014.

Radicalisation de jeunes hommes vulnérables

Le quotidien El Mundo soutient qu’à sa sortie de prison, un ordre d’expulsion pesait sur lui, mais une juge l’a blanchi. Libre comme l’air, l’imam Es Satty voyage alors dans une bonne partie de l’Europe et, selon les enquêteurs, sympathise avec des islamistes aux ordres de l’Etat islamique. Notamment au début de l’année 2016 lorsqu’il séjourne à Vilvoorde, en Belgique. En avril de cette même année, l’imam revient s’installer à Ripoll, bien décidé à perpétrer un ou plusieurs attentats d’envergure.

Comment a-t-il pu alors embrigader et radicaliser en une année seulement un groupe de jeunes marocains, qui fréquentent à peine les lieux de culte et ne savent presque rien de l’islam? D’autant qu’à Ripoll, personne n’est islamiste, personne n’a été combattre au Moyen-Orient, les deux mosquées modestes sont fréquentées par des fidèles modérés.

«Il y a ici environ 500 Marocains, et ils sont bien intégrés dans la bourgade», témoigne Nuria Perpigna, une travailleuse sociale. «C’est pourquoi nous avons été consternés.» Très discret, conscient que les mosquées sont surveillées de près par la police, Es Satty tisse patiemment des liens avec des adolescents et des jeunes hommes vulnérables, en perte d’identité, quoique ayant un travail et un niveau matériel décent. Il ne les rencontre que dans des endroits discrets, à l’abri des regards.

Au fil du temps, il constitue une équipe solide, un groupe d’amis d’une dizaine de personnes, dont quatre paires de frères, issus de familles originaires de la même région au Maroc. Ils ont étudié ensemble et jouent dans la même équipe de football en salle. Au printemps 2016, ils sont désignés comme étant les futurs soldats de l’imam.

«Pas religieux pour un sou»

A Ripoll, cette fanatisation progressive est passée inaperçue. Maria Dolors Vilalta, élue à la mairie, note que «ces jeunes parlaient parfaitement catalan, avaient de bonnes notes et n’étaient jamais impliqués dans des affaires louches. Et puis, ils n’étaient pas religieux pour un sou.»

Rachid, un cousin de deux terroristes, confie: «L’imam avait un réel pouvoir de persuasion, il avait le don de simplifier les choses, de minimiser les obstacles. J’imagine qu’il a dû exercer sur eux un grand pouvoir, au point que pendant des mois, aucun membre du groupe n’a ouvert la bouche sur leurs agissements et les fréquents voyages.» En particulier dans les trois derniers mois avant l’attentat, lorsque Es Satty annonce qu’il part «pendant trois mois au Maroc pour voir sa famille».

En réalité, il se rend dans la fabrique d’explosifs d’Alcanar, où avec un ou deux complices, il participe directement à la mise au point des bombes destinées à assassiner des centaines d’«infidèles», sur les Ramblas et, très probablement – de source policière – autour de la Sagrada Familia. Un enquêteur confie: «L’imam avait sûrement l’intention de rejoindre la Syrie ou l’Irak. Et de laisser mourir en kamikazes ces jeunes autrefois paisibles qu’il avait transformés en fanatiques.»

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