Dans le jargon des militaires, on parle de «tondre la pelouse» pour évoquer les opérations d’élimination des chefs djihadistes, sans cesse remplacés. Celui qui a été tué mercredi était davantage un arbre qu’une touffe d’herbe. Ses racines s’enfonçaient profondément dans l’histoire du terrorisme algérien, matrice des groupes armés qui essaiment aujourd’hui au Sahel. Abdelmalek Droukdel, 50 ans, était l’émir d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

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L’Algérien était le trait d’union entre le djihad global – il correspondait avec les cadres d’Al-Qaida – et le djihad local – la plupart des groupes islamistes du Sahel lui ont prêté allégeance. Au début de la décennie noire, il avait interrompu ses études d’ingénieur pour rejoindre le GIA (Groupe islamique armé), mouvement sanguinaire responsable de la campagne d’attentats en France en 1995. Expert en explosifs, il grimpe les échelons de l’organisation sans jamais quitter l’Algérie jusqu’à participer à la fin des années 1990 à la fondation du GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat), dont il prendra la tête après avoir poussé dehors l’émir Hassan Hattab. C’est lui qui rebaptise le mouvement AQMI en 2007, marquant son internationalisation.

Prises d’otages

Affaibli en Algérie, Droukdel fait descendre ses katiba vers le Sahara et encourage ses hommes à sauter les frontières pour trouver refuge dans le désert malien, moins surveillé. Il est le théoricien des prises d’otages d’Occidentaux, allant parfois jusqu’à l’assassinat, pour financer le djihad. Mais l’émir d’AQMI prône une grande prudence dans les relations avec les populations locales.

Lorsque, au faîte de sa puissance, le groupe djihadiste s’empare à la surprise générale de plusieurs villes du nord du Mali, avec l’aide de rebelles touareg, en 2012, Droukdel reproche à ses hommes leur zèle: «Parmi vos politiques insensées, la précipitation dans l’application de la charia […]. L’expérience a prouvé que l’application de la charia sans en calculer les conséquences repousse les populations et font détester les moudjahidin et conduit à l’échec de toute expérience», explique l’émir dans une missive adressée à ses commandants locaux. Ce document broché de 80 pages a été déniché le 17 février 2013 par l’envoyé spécial de Libération, Jean-Louis Le Touzet, et son confrère de RFI Nicolas Champeaux, à Tombouctou, dans le sillage de l’avancée des forces françaises de l’opération Serval.

Stratège contesté

Il laisse entrevoir un Droukdel stratège, très politique, dont l’autorité est largement contestée par ses lieutenants locaux. Comme l’armée française, lui aussi file la métaphore agricole: «Si notre projet devait tomber à l’eau pour quelque raison que ce soit, nous nous contenterons d’avoir planté une bonne graine dans le bon terreau que nous avons fertilisé avec un engrais qui aidera l’arbre à pousser jusqu’à devenir haut et robuste, même si cela prendra du temps.» Sept ans plus tard, force est de constater que l’émir d’AQMI avait raison sur un point: son djihad mortifère a prospéré. Le Mali et, désormais, le Burkina Faso et le Niger sont aujourd’hui submergés par une insurrection nourrie pas les colères locales.

Abdelmalek Droukdel avait quasiment disparu de la scène médiatique djihadiste ces dernières années, les groupes islamistes sahéliens semblant agir en toute autonomie, loin de sa tutelle. Celui qui se terrait depuis plus de vingt ans dans le maquis de Kabylie selon la presse algérienne a été tué au Mali, à 80 kilomètres de la ville de Tessalit, avec plusieurs de ses hommes. En plein désert du Sahara, près de la frontière de l’Algérie. L’un des djihadistes de son entourage s’est rendu et a été fait prisonnier, selon l’état-major français des armées. L’opération, qui a mobilisé plusieurs hélicoptères et des commandos au sol, a été menée avec le soutien de l’armée américaine pour le renseignement et la surveillance. L’identité de Droukdel a été rapidement confirmée par une série de tests. La ministre des Armées, Florence Parly, a annoncé sa mort vendredi soir dans un tweet.

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