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Abdullah Abdullah mardi à Genève.
© Mark Henley/Panos Pictures

Asie centrale

Abdullah Abdullah: «L’Occident doit maintenir une présence militaire en Afghanistan»

Le chef du gouvernement afghan, un proche du défunt commandant Massoud, juge nécessaire d’ouvrir le dialogue avec les talibans. Venu parler au Conseil des droits de l’homme, il a rencontré «Le Temps»

Pour la première fois lundi, le chef du gouvernement afghan, Abdullah Abdullah, est monté à la tribune du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Humble et fier à la fois, le chef de l’exécutif afghan était surtout reconnaissant. Le Temps l’a rencontré.

Le Temps: Vous adresser au Conseil des droits de l’homme, c’était important pour vous?

Abdullah Abdullah: L’Afghanistan est un pays qui a beaucoup souffert des violations des droits de l’homme, tout d’abord sous l’occupation soviétique, puis plus tard dans les confrontations avec les talibans. A Genève, j’ai voulu montrer que nous avons fait de vrais progrès.

– Vous avez parlé du terrorisme, du trafic de drogue, de la pauvreté et des gens déplacés. Autant de défis…

– Le narcotrafic est un problème global. Quand la demande de drogues augmente dans les pays destinataires, nous en subissons directement les conséquences. J’ai parlé aussi de la pauvreté. Un paradoxe. L’Afghanistan est un pays riche. Nous avons des ressources naturelles, notamment du gaz, du pétrole et des terres rares. Nous avons aussi l’une des plus grandes mines de cuivre d’Asie. En raison du conflit, nous n’avons malheureusement pas eu la chance de développer ces secteurs. Signal positif: plus de 4 millions de citoyens sont revenus notamment d’Iran et du Pakistan.

– L’Occident (Etats-Unis et OTAN) doit-il maintenir sa présence militaire en Afghanistan?

– Oui, ce soutien reste absolument nécessaire. Nous sommes au premier plan d’un problème global. Quand la Guerre froide s’est achevée, toute l’attention s’est portée sur l’Europe. L’Occident a abandonné l’Afghanistan et permis à des groupes terroristes comme Al-Qaida, les talibans et dans une moindre mesure le groupe Etat islamique de prendre racine. Résultat: des millions d’Afghans ont été déplacés, des centaines de milliers sont morts ou ont été blessés. Or si notre pays est très instable, c’est une menace globale pour la paix.

– Quand les forces de sécurité afghanes seront-elles autonomes?

– Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que le peuple afghan refuse l’extrémisme et les préceptes fondamentalistes utilisés au nom de l’islam, mais qui n’ont rien à voir avec l’islam.

– Avez-vous demandé au président Donald Trump de maintenir des forces dans votre pays?

– Nous avons exprimé notre souhait d’avoir une présence continue. Les généraux McMaster et Mattis ainsi que le secrétaire d’Etat Tillerson nous ont rendu visite. Nous sommes contents qu’ils aient décidé de rester.

– Faut-il dialoguer avec les talibans pour sortir de la crise?

– Oui, les portes du dialogue doivent toujours être ouvertes. C’est la responsabilité du gouvernement d’œuvrer à la paix.

– Sans un changement d’attitude du Pakistan, dit-on, le conflit afghan ne finira jamais…

– Les responsables talibans qui soutiennent l’insurrection en Afghanistan le disent eux-mêmes: ils vivent librement au Pakistan. Mais il y a aussi des talibans pakistanais qui combattent leur pays et ses institutions. Ce n’est qu’une question de temps de voir les talibans pakistanais et afghans se battre entre eux. Nous espérons que le Pakistan et d’autres pays en tirent la leçon. Car les Afghans sont des gens pacifiques. Ils se sont retrouvés à leur corps défendant au cœur d’un conflit. Nous n’avons pas menacé nos voisins, ni personne. Nous voulons qu’on nous laisse en paix et contribuer à la prospérité de la région.

– En matière d’éducation, la situation a-t-elle changé?

– Oui, c’est une révolution ou presque. Aujourd’hui, quelque 9 millions d’enfants vont à l’école. L’important est d’accroître la qualité du système éducatif. Il faut que les jeunes formés puissent trouver rapidement du travail. Nous développons la voie professionnelle dans ce but.

– Et la situation des femmes?

– La situation est incomparable avec celle d’il y a deux décennies. A l’époque, les femmes n’avaient pas accès à l’éducation. Elles n’avaient pas le droit de participer au processus politique. Elles étaient dénigrées, humiliées, insultées. Aujourd’hui, sur les 9 millions d’enfants qui vont à l’école, 4 ou 5 millions sont des filles. Au parlement, nous avons un quota de 28% de femmes. Nous avons des femmes ministres. Notre ambassadeur auprès des Nations unies à Genève, Suraya Dalil, est une femme.

En 2001, les Afghanes n’auraient jamais imaginé de tels progrès. Je ne dis pas que tout est rose. Les femmes font encore l’objet de violences domestiques. Mais nous avons désormais une loi pour les combattre. En termes de liberté d’expression, elles n’ont plus peur de s’exprimer. Il y a, en Afghanistan, des journalistes femmes très courageuses.

– Plusieurs puissances manifestent un intérêt à investir en Afghanistan.

– Le commerce se porte bien. La Chine est notre premier partenaire commercial, mais nous commerçons aussi avec le Pakistan, l’Iran, les républiques d’Asie centrale. Nous ne sommes pas encore en mesure d’équilibrer les importations et les exportations. Mais avec nos petites et moyennes entreprises, le secteur agricole et nos ressources naturelles, nous avons bon espoir d’améliorer le sort des Afghans. Nous avons de grands projets régionaux, notamment Casa-1000 visant à développer un immense réseau électrique entre le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Pakistan et l’Afghanistan. Un gazoduc, le Trans-Afghan Pipeline reliant le Turkménistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, va de l’avant, même si le conflit freine les choses.

– Après une impasse à l’issue des élections de 2014, votre rival Ahsraf Ghani a obtenu la présidence et vous la tête du gouvernement. Comment se passe cette «cohabitation»?

– Nous avons dû faire un compromis pour éviter que notre pays ne sombre dans la crise et le chaos. C’est pourquoi nous avons opté pour ce partage du pouvoir, afin de mettre l’intérêt du pays avant notre propre intérêt. C’est une expérience unique. Est-ce idéal? Non, mais malgré nos différences, nous avons fait des progrès. Pour le pays.

– Vous avez été conseiller du commandant Massoud, surnommé le Lion du Panjshir, assassiné deux jours avant le 11 septembre 2001. Quel souvenir en gardez-vous?

– Le commandant Massoud était un ami. C’était une icône, un visionnaire. Mais il n’a pas été compris à l’époque. C’est peut-être l’une des personnes les plus pacifiques que j’aie connue. Il s’est retrouvé au milieu d’une guerre au moment de l’occupation soviétique, puis face à Al-Qaida et aux talibans. Il a résisté avec très peu de soutien extérieur. Or Al-Qaida et les talibans étaient 1000 fois plus forts qu’aujourd’hui.

En 1985, quand je l’ai rejoint, il avait créé un comité pour l’éducation afin d’aider les gens à s’éduquer dans des grottes, cachés, en dépit des bombardements. Pour lui, il était essentiel de garder l’habitude d’apprendre. Cela a permis à des Afghans d’obtenir des masters et des doctorats. Le commandant Massoud croyait fondamentalement à la démocratie, au pouvoir du peuple. Il y a eu plusieurs héros dans l’histoire afghane. Mais lui était unique.

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