Depuis samedi soir, Michèle n'a pas quitté son appartement de Riviera, un quartier d'Abidjan, terrorisée qu'elle est par les bandes de «jeunes patriotes» qui sillonnent les rues en criant «A chacun son Français!» et en manifestant leur refus du «coup d'Etat constitutionnel» signé, selon eux, à Marcoussis (Le Temps du 25 janvier). Michèle est Française. Alors, depuis quarante-huit heures, ses seuls contacts avec l'extérieur, comme pour la plupart de ses 20 000 compatriotes vivant ici, passent par Internet et le téléphone. Quand ils fonctionnent, lorsque les réseaux ne sont pas saturés.

Comme dans toutes les villes africaines, il y a aussi la rumeur, que l'on s'échange furtivement par téléphone ou entre deux portes, dans les immeubles dont les habitants se sentent assiégés. Hier, une rumeur, relayée à Paris par quelques membres de délégations des pourparlers inter-ivoiriens, affirmait qu'un Français avait été tué lors des manifestations «patriotiques» de la veille, qui ont pris des allures de chasse à l'homme. Il n'en était rien. Le quai d'Orsay, siège du Ministère français des affaires étrangères, s'efforçait d'éteindre la propagation de cette fausse nouvelle: «C'est totalement faux, heureusement. On a déjà assez de soucis comme ça», commentait un porte-parole.

Réaction sous-estimée

Le principal de ces soucis, c'est bien sûr la violente réaction anti-française des partisans les plus acharnés du président Laurent Gbagbo. L'autre grosse difficulté réside dans la mise en route des accords signés par toutes les parties du conflit, et l'arrivée au gouvernement des rebelles jusqu'alors présentés par la presse officielle comme les ennemis venus de l'extérieur. Une arrivée en force, puisque ces rebelles occuperont les Ministères de la défense et de l'intérieur. En d'autres termes, ils contrôleront l'armée et la police.

Pour les «jeunes patriotes» recrutés par les tenants les plus durs du régime, ces nominations ministérielles sont vécues comme une humiliation faite à Laurent Gbagbo et à la Côte d'Ivoire. Tous les observateurs s'attendaient à leur réaction – «Quelques excès», avait commenté le président Jacques Chirac. Mais les négociateurs et leurs «grands frères» français, qui chapeautaient les discussions, ont peut-être sous estimé la réaction de l'armée, et plus globalement des «corps habillés», les forces de l'ordre. Dès dimanche soir, le porte-parole de l'état-major des forces loyalistes ivoiriennes (Fanci), le lieutenant colonel Jules Yao Yao, a estimé dans un communiqué que «certains points des accords de Marcoussis sont de nature à humilier les forces de sécurité et de défense, l'Etat et le peuple ivoirien». Il relevait aussi que les forces de défense et de sécurité n'avaient pas été associées aux discussions de Marcoussis. Une façon de laisser entendre qu'elles ne se sentaient donc pas tenues par ces accords.

Hier dans l'après-midi, on apprenait que l'état-major de l'armée se réunissait afin d'«étudier la suite des accords de Marcoussis». Une déclaration était attendue en début de soirée à l'issue de cette réunion. Mais pendant ce temps, les «jeunes patriotes» ont repris leurs manifestations, notamment devant l'ambassade de France, en direction de laquelle ils ont une nouvelle fois jeté des torches enflammées. Le rassemblement n'a pas dégénéré comme la veille (le bilan des violences de dimanche établi par le Comité international de la Croix-Rouge fait état de 150 blessés). A l'issue de ce premier rassemblement, les manifestants se sont rendus calmement au palais présidentiel, où Laurent Gbagbo, rentré précipitamment pour appeler ses partisans au calme et éteindre l'incendie de dimanche, les a reçus. S'adressant à tous, il leur a expliqué qu'il devait consulter les responsables de la police, de la gendarmerie et de l'armée avant son adresse à la Nation, attendue «au plus tôt ce (lundi) soir et au plus tard demain (mardi)». Et il les a appelés à retourner chez eux ou au travail.

Cette déclaration du chef de l'Etat est particulièrement attendue pour clarifier une autre rumeur qui courait dans la ville hier: celle de sa démission. Une démission que Laurent Gbagbo avait déjà évoquée dimanche à Paris et que, selon des sources proches de la présidence, il aurait à nouveau suggérée lundi matin à Abidjan.