«Il n’y a que ceux qui n’ont pas connu la guerre qui la glorifient et l’embellissent. La guerre rend les hommes amers, sans cœur et sauvages». Elles sont bien lointaines, ces paroles du premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. Le 10 décembre 2019, il recevait le Prix Nobel de la paix à Oslo. Parvenu au pouvoir un an plus tôt, le nouveau premier ministre était récompensé pour avoir mis un terme au conflit avec l’Erythrée, une guerre des tranchées qui avait fait 100 000 morts à la fin des années 1990. Abiy Ahmed était alors un jeune soldat chargé d’observer les positions ennemies.

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Moins de deux ans après son discours d’Oslo, l’aura internationale du leader éthiopien a volé en éclats. Son Nobel ne l’a pas dissuadé de lancer l’assaut contre la région sécessionniste du Tigré, en novembre dernier. Massacres, viols, déplacements de masse… Les combats ont donné lieu à de nombreuses exactions, bien que largement invérifiables puisque le Tigré a été sciemment coupé du monde.

A la fin du mois de juin, cette simple «opération de maintien de l’ordre» pourtant présentée comme victorieuse s’est achevée en déroute pour les troupes fédérales. L’armée éthiopienne s’est retirée du Tigré après une contre-offensive éclair des rebelles. Le pouvoir d’Addis Abeba a annoncé un cessez-le-feu, officiellement pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire alors qu’il s’était toujours refusé à une pause des combats.

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Après des jours de silence, Abiy Ahmed s’est finalement exprimé lundi devant le parlement. Pour expliquer doctement que les troupes éthiopiennes pourraient revenir au Tigré quand elles le souhaiteraient afin de mater la rébellion. Le premier ministre admettait toutefois la nécessité de consacrer un plus grand budget à l’armée, quitte à fermer la moitié des ambassades à l’étranger.

La contre-offensive éthiopienne ne semble donc pas pour demain. «On peut désormais craindre qu’Addis Abeba isole davantage le Tigré, comme cela avait été fait avant l’offensive de novembre dernier. Sauf que la région est aujourd’hui dévastée et menacée par la famine. Il faut à tout prix que l’aide puisse être acheminée», prévenait il y a quelques jours William Davison, spécialiste de l’Ethiopie pour l’International Crisis Group et ancien journaliste basé à Addis Abeba. Selon l’ONU, 400 000 personnes sont en situation de famine au Tigré.

Défaite militaire et victoire électorale?

«L’Ethiopie peut vivre sans le Tigré et ses 6 millions d’habitants sur les 110 millions que compte le pays», confirme Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique. La priorité immédiate pour le premier ministre, ce sont les élections qui se sont tenues le 16 juin et dont les résultats se font toujours attendre.

La victoire d’Abiy Ahmed fait peu de doute. En plus du Tigré, le scrutin n’a pas pu avoir lieu dans plusieurs régions et les opposants du premier ministre sont en prison. Le printemps éthiopien d’Abiy Ahmed a fait long feu. A son arrivée au pouvoir, il avait libéré des milliers d’opposants, faisant espérer la fin de l’autoritarisme éthiopien.

Un «pur produit du système»

«C’était oublier qu’Abiy Ahmed est un pur produit de ce système», continue Roland Marchal. Dans la guerre contre l’Erythrée, le soldat combat aux côtés des Tigréens, qui forment alors la colonne vertébrale de l’armée éthiopienne. Après son retour du front, l’opérateur radio gravit les échelons de l’armée jusqu’au grade de lieutenant-colonel. En parallèle, il suit des études en informatique à Addis Abeba. Il quitte l’armée pour rejoindre l’agence responsable de la cybersécurité. Il deviendra ensuite député. Davantage que son parcours, l’originalité du jeune politicien tient à son profil ethnique mixte, de père oromo et de mère ahmara, les deux groupes les plus importants de la mosaïque éthiopienne.

Cette synthèse devait permettre d’apaiser les tensions au sein de la fédération. Mais trois ans après avoir été nommé premier ministre, les violences entre communautés, le plus souvent provoquées par des conflits fonciers, ont repris de plus belle. Au Tigré, les milices ahmaras ont profité de l’opération militaire contre le Tigré pour s’emparer de territoires contestés. «Si les alliés ahmaras d’Abiy Ahmed devaient renoncer à leurs gains, ils pourraient se retourner contre le premier ministre», met en garde William Davison.

Messianisme

«La situation d’Abiy Ahmed est loin d’être désespérée», tempère Roland Marchal. Certes, les pays occidentaux ne ménagent pas leurs critiques envers celui qui était acclamé pour ses réformes audacieuses. «La guerre contre le Tigré a encore des soutiens en Ethiopie», poursuit le chercheur, rappelant que les Tigréens avaient dominé la fédération durant presque trois décennies avant la prise de fonction d’Abiy Ahmed.

Certains analystes assurent que la mégalomanie du premier ministre a toujours fait craindre le pire. On le dit investi d’une mission, une conviction héritée de sa foi pentecôtiste. Le Financial Times vient de ressortir une interview donnée par Abiy Ahmed. Il promettait de sortir l’Ethiopie de «l’enfer» pour la transformer en «paradis».

«Il y avait des doutes, c’est certain, relativise Roland Marchal. Mais le comité du Nobel a eu raison de lui décerner son prix. C’était un pari pour l’Ethiopie et pour l’Afrique. Il fallait aussi essayer de sortir l’Erythrée de son isolement. Ce pari méritait d’être tenté».

Abiy Ahmed n’est de loin pas le premier maudit du Nobel. Honorée en 1991, la Birmane Aung San Suu Kyi a été très critiquée pour n’avoir pas su empêcher l’épuration ethnique contre la minorité rohingya, avant d’être renversée par l’armée l’an dernier. Ou le Palestinien Yasser Arafat et les Israéliens Itzhak Rabin et Shimon Peres, co-lauréats en 1994, qui n’ont ensuite pas réussi à conclure un accord de paix durable. L’octroi d’un Prix Nobel à Barack Obama en 2009, dès sa première année de mandat, était aussi un énorme pari, en partie déçu.