Depuis jeudi soir 30 septembre, jour anniversaire de l'indépendance abkhaze il y a onze ans, on ne parle plus que de cela. Sous les palmiers et dans les rues désolées de Soukhoumi, la capitale d'Abkhazie, le concert en l'honneur des «frères» abkhazes donné par quelques vedettes russes et auquel assistaient des personnalités venues de Moscou – dont Vladimir Jirinovski, le pion «ultranationaliste» du Kremlin – a révélé le peu de cas que le grand voisin peut faire des habitants de cette charmante république à la veille des élections de ce dimanche. Sans gêne aucune, Vladimir Jirinovski y a fait comprendre à «ses amis abkhazes» que, s'ils ne votaient pas pour Raul Khajimba, le favori du Kremlin (donné vainqueur dimanche soir par les premières estimations), leurs frontières avec la Russie pourraient être fermées…

«C'en est trop», s'énerve Izida Tchania, rédactrice en chef de Noujnaia Gazeta («Le journal nécessaire»). Pour la journaliste, qui soutient Sergei Bagapch, seul rival sérieux de Raul Khajimba, «toutes ces interférences russes ont réellement déplu à la population. Cela a été un vrai choc pour tout le monde.»

Un choc à la mesure de l'enjeu: marchant vers son bureau de vote, Edik, 48 ans, blessé le dernier jour de la guerre, lors de la prise par les Abkhazes de leur capitale, le 27 septembre 1993, confie combien le jour est important pour lui. «Pour la première fois, dit-il, on peut vraiment choisir notre destin. Les deux élections précédentes, il n'y avait qu'Ardzinba parce qu'on était soudés par la guerre.» Interrogé sur le soutien de Vladimir Poutine à Raul Khajimba, sa réponse est cinglante: «Poutine, c'est le président de la Russie.» Dans les états-majors des candidats, embarrassé, chacun explique que ces interférences sont le fait de «certaines personnalités, pas du pouvoir russe lui-même.» Un discours souvent entendu dans les rues également.

Personne n'est dupe. L'indépendance abkhaze, c'est d'abord une affaire de dépendance à l'égard de Moscou. Pour ne pas vider le mot de sa substance, le candidat Sergei Chamba, qui dirigea la diplomatie de Soukhoumi pendant sept ans, parle «des intérêts que les super-puissances ont forcément. Les Américains et les Russes se disputent le Caucase aujourd'hui. Washington influence la Géorgie, Moscou l'Abkhazie.» Puis, dans son QG installé dans le bâtiment du Comité d'Etat des rapatriés, superbe édifice blanc de style colonial russe, l'ex-ministre des Affaires étrangères entame le couplet de l'indépendance «pour laquelle on lutte depuis des années…»

Cette dépendance de l'Abkhazie sert aussi de toile de fond à la campagne de Raul Khajimba. Sur fond des drapeaux abkhaze et russe, ses affiches montrent l'ex-premier ministre abkhaze et Vladimir Poutine en grande discussion. La photo a été prise le 29 août dernier, lors de leur entretien près de Sotchi. On y voit celui qui pourrait devenir le futur président abkhaze écouter le maître du Kremlin, les mains jointes, comme un élève bien sage. Le président russe, quant à lui, a la parole, l'index fièrement pointé sur le verre de la table en rotin…

Cette soumission pourrait coûter des voix au favori du Kremlin. De même que ses relations encombrantes avec le président sortant, Vladislav Ardzinba. Si l'homme demeure respecté, il n'en va pas de même de son clan, que les gens jugent composé de profiteurs mafieux, comme on peut l'être dans ces zones troubles. Dès le lendemain de la guerre, neveux et autres cousins du président arboraient des voitures de luxe, sillonnant les routes défoncées de la république. Pendant ce temps, la majorité des Abkhazes continuent de vivre dans la misère. Mais ce chapitre-la, aucun des candidats ne le fait sien. «La guerre est encore trop proche, estime Izida Tchania, personne ne veut risquer des troubles internes. Ceux que l'on craint d'abord, ce sont les Géorgiens.»