Elle a déjà raconté son calvaire en d’innombrables occasions. Vendredi, lors de la cérémonie solennelle de clôture du quatrième Congrès mondial contre la peine de mort à Genève, Antoinette Chahine a une fois encore chaviré son auditoire en évoquant, des sanglots dans la voix, son arrestation, les tortures, et l’anéantissement le jour de sa condamnation à mort. Jeune étudiante libanaise, elle est interpellée en juin 1994, avec pour seul tort d’avoir un frère actif dans les Forces libanaises, une milice chrétienne. Condamnée à la peine capitale pour complicité de meurtre, elle ne devra sa libération, après cinq ans et demi derrière les barreaux, qu’à la mobilisation planétaire d’Amnesty International.

Depuis, Antoinette Chahine porte son témoignage aux quatre coins de la planète. «Je suis ici parce que c’est mon devoir, pour les condamnés à mort du Liban et d’ailleurs. Pour dire non à la peine de mort, mais oui, oui à la vie», a-t-elle conclu. L’amphithéâtre comble, où se coudoyaient au premier rang Micheline Calmy-Rey, Navanethem Pillay, la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, l’Iranienne Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix 2003, et Robert Badinter, l’ancien ministre français de la Justice, s’est levé comme un seul homme pour l’applaudir.

Un peu plus tôt dans la cérémonie, ce sont trois gosses aux cheveux longs, tout juste débarqués du Texas, qui avaient saisi l’assistance par leur détermination. La peine capitale est pour eux une réalité tangible: leur oncle croupit dans un couloir de la mort de cet Etat réputé leste en la matière. A peine entrés dans l’adolescence, ils militent au sein de l’association Kids Against Death Penalty, et ce sont eux qui ont remis en mains propres à Navanethem Pillay la déclaration finale, fruit des trois journées de travaux du congrès.

Diplomatie active

Tout en soulignant les progrès accomplis sur le front de l’abolition depuis le précédent congrès en 2007 à Paris, le texte enjoint aux associations d’unir leurs forces pour poursuivre le combat, aux organisations internationales et régionales de soutenir l’abolition universelle de la peine de mort, notamment en agissant sur le front de l’éducation. Enfin, les Etats abolitionnistes sont pressés d’«intégrer l’enjeu de l’abolition universelle dans leurs relations internationales en en faisant un axe majeur de leur politique internationale de promotion des droits de l’homme».

«Oui, il est clairement nécessaire de poser ce débat dans le contexte des droits de l’homme», a conforté Navi Pillay. Car, contrairement à ce qu’avancent les promoteurs de la peine de mort, elle ne saurait relever du seul droit criminel d’un pays; en outre, selon la haut-commissaire, «une telle approche mène à des violations des droits de l’homme», telles, par exemple, les conditions de détention dans les couloirs de la mort.

«La Suisse est très fière d’avoir parrainé et soutenu le 4e Congrès mondial contre la peine de mort. Ce rassemblement nous permet d’affirmer notre attachement au respect de la dignité de chaque individu», a rappelé à cet égard Micheline Calmy-Rey. Tout en se réjouissant elle aussi des «progrès notables» obtenus ces dernières années par le mouvement abolitionniste, qui a réduit à 47 le nombre d’Etat pratiquant la peine capitale, la conseillère fédérale a prévenu: «Nous entrons maintenant dans la phase la plus délicate du chemin vers l’abolition mondiale, cette dernière partie du sentier, la plus périlleuse, la plus escarpée.»

Oui, «ce qui reste à accomplir est immense et nécessaire», a corroboré Robert Badinter. Si l’artisan de l’abolition en France en 1981 a salué l’initiative du chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, d’instaurer une commission pour un moratoire universel en 2015, «nous ne pouvons pas nous contenter, nous les militants abolitionnistes, d’un moratoire sur les exécutions». Il faut aussi un moratoire sur les condamnations, a-t-il insisté. «C’est cette voie-là qui est notre feuille de route, martèle Robert Badinter. Il ne faut jamais admettre que nous connaissions un seul instant de repos, aussi longtemps que la peine de mort existera. Il y a là une exigence première.»