Une porte rouge sang, au pied d'un immeuble de trois étages, dans ce Saint-Denis grisâtre, encore encombré par le Stade de France. Paris est déjà loin. Au 4, rue Gabriel Péri, un feuillet est accroché à la porte: «Point accueil jeunes». C'est ici le domaine du Dr Abram Coen, psychiatre pour enfants et adolescents, et de son équipe. Responsable de la psychiatrie infanto-juvénile en Seine-Saint-Denis, l'homme, qui a multiplié les lieux de consultation, est le spectateur privilégié d'une population en désarroi. Celle surtout de ces mères dépressives qui, privées de tout soutien masculin, maltraitent, par ricochet, leurs enfants: «Outre une unité d'accueil pour les mères et les bébés, nous avons dû ajouter une extension pour des petits entre 2 et 4 ans chez qui nous constations des difficultés graves. Histoire de favoriser leur entrée à l'école maternelle, dans un pays où, on le sait, la citoyenneté scolaire est si importante.»

Violence urbaine, chômage, misère: les statistiques spectaculaires qui paraissent sur le département n'impressionnent pas trop le Dr Coen. Il tient plutôt à en dire les innovations, l'inventivité incessante. L'inventivité, aussi, du Dr Coen lui-même: il a encore ouvert un jardin d'enfants (4-7 ans) pour des cas difficiles, et fait taire les grincheux, qui pensaient que ces petits n'auraient jamais les moyens de suivre l'école: «Nos résultats sont excellents, trois enfants sur quatre sont réintégrés.»

Et puis, il y a ce Point accueil, où sitôt après les classes, les jeunes de 10 à 25 ans peuvent venir jouer, apprendre, parler. Il y a là un coin bibliothèque, des jeux de société, un atelier d'informatique, un autre de pratique de l'image, un autre d'arts plastiques, un autre de théâtre. Et les parents peuvent venir aussi, pour faire partager leurs soucis. Envoyés tantôt par des médecins, tantôt par la justice ou les infirmières scolaires, ils sont entre 8 et 45 enfants par après-midi. «Car voyez-vous, dans cette population en grande détresse, les enfants, même tout petits, partagent à l'excès, et de façon intime, les préoccupations de leurs parents: le chômage bien sûr, les soucis d'argent, de bureau ou d'atelier. Nombre d'entre eux sont très matures, de vrais petits vieillards! Comme cette fillette de 4 ans, de mère alcoolique: «Quand maman a ses crises, racontait-elle, j'appelle le médecin et je me fais des pâtes.» Ici, ils peuvent venir respirer. Ils ne sont pas à l'école. Ils ne sont pas non plus en famille. Car ces familles, en désarroi, aplatissent leur capacité de rêver, et donc leur aptitude à forger des projets d'avenir.» Un souvenir: à une journaliste de France 2 venue lui demander à quoi lui servait Point accueil, une jeune fille a répondu: «A quoi? A jouer.»

«La violence en banlieue? Il y a des violences», répond, mi-énigmatique mi-paradoxal, le praticien. «Si on prend le phénomène en gros, comme çà, on s'égare. Disons que ce que je constate, une fois encore, c'est le désarroi des parents, malmenés par la crise économique, familiale, scolaire, professionnelle. Et surtout la formidable carence éducative due au fait qu'ils ne savent plus dire «non» à leurs enfants. Soit que, héritiers de mai 68 – «Il est interdit d'interdire», donc tout est permis –, ils n'osent pas s'affirmer. Soit que, immigrés de deuxième ou troisième génération, on ne leur a pas transmis de valeurs d'origines, ces références qui aident à vivre, et qu'ils puissent repasser à leurs gosses. Ou alors ils ont l'impression que ces valeurs, en France, n'ont pas cours.» Cette timidité parentale a un effet: une négociation généralisée entre parents et enfants. Elle est telle que les enfants n'acceptent plus l'autorité des adultes. «On confisque ainsi leur jeunesse, note le médecin, car quand tout est permis, on confère un statut d'adulte à un jeune qui ne l'est pas encore.»

La part de la provocation: essentielle

Les repères sont perdus. «L'insécurité règne en maître dans les familles. Elle gêne la pensée. Or pour pouvoir penser, il faut une coexistence pacifique parents-enfants, enseignants-enfants. Les jeunes cherchent donc à provoquer les adultes pour qu'ils leur fixent des limites, pour les faire sortir de leur léthargie.»

«Voilà une des racines de la violence», note le praticien. Elle peut prendre un tour ludique (incendier des voitures, jouer aux gendarmes et voleurs avec les flics) et n'est pas dépourvue de tout narcissisme: «Vous voyez, la télé parle de moi, enfin je suis quelqu'un d'important!», se disent les ados après leur exploit.

De sa place, le psychiatre passe donc un temps considérable à confirmer les parents dans leur rôle d'adulte. A intervenir aussi dans les établissements scolaires pour discuter des accidents qui se passent dans les classes. «Curieusement, je remarque que ce n'est pas tant l'événement comme tel qui bouleverse les enseignants que leur propre histoire. Comme dans ce lycée où un enfant venait de planter un couteau dans la cuisse d'un autre. Je suis arrivé: les profs étaient en émoi. Et pour quelle raison? Ils redoutaient le départ de leur directeur. Le lâchage de leur «père-proviseur». Or, ce qui aurait dû compter ici, c'était de mettre des mots sur une situation traumatisante. De mettre de la pensée là où elle risquait de disparaître sous l'effet de la violence.» Un exemple: lundi dernier, au centre, un enfant de 9 ans enfreint toutes les règles de la maison. Il crache, il insulte, il se démène. L'équipe se mobilise pour le calmer, puis le ramène, non sans peine, chez lui. Tout à l'heure, il est revenu chez le Dr Coen: «Nous avons parlé. Il vit chez la deuxième femme de son père. Sa vraie mère est rentée en Afrique. Il est battu à la maison. Au bout de l'entretien, toute petite chose, le violent de l'autre jour s'est mis à sucer son pouce. Manifestement, la violence, chez lui comme chez tant d'autres, avait court-circuité la parole».