Secret et rusé, Roman Abramovitch aime entretenir le mystère. Depuis 2003, l'oligarque russe le plus célèbre n'avait pas donné d'interview. Sa fortune, estimée à 18 milliards de dollars, provoque la curiosité autant que la jalousie. Une richesse aux multiples facettes. Roman Abramovitch est le propriétaire du club de football britannique Chelsea. Mais, avant tout, il est un discret investisseur qui, entre Londres, Moscou et le reste du monde, navigue à bord de son Boeing 767 luxueusement aménagé. Voguant ainsi entre politique et business, il laisse filer les rumeurs. Comme pour mieux masquer sa destination finale, ses ambitions réelles.

Mercredi, Roman Abramovitch a pourtant accepté de rompre le silence. Non pas pour parler de ses affaires. Mais pour annoncer son intention de démissionner de son poste de gouverneur de la Tchoukotka, une région inhospitalière et glaciale de l'Extrême-Orient. Depuis six ans en effet, l'homme le plus riche de Russie dirige la province la plus septentrionale de l'immensité russe - distante de 7000km de Moscou - où l'hiver dure neuf mois et la température descend souvent à moins 40 degrés Celsius. A cause des puissants vents glacés, il n'y a pas d'arbres, seulement des buissons. Et la capitale Anadyr est surnommée «la ville des chiens volants» parce qu'ils peinent à résister au vent. Bref: une destination a priori surprenante pour le milliardaire habitué au luxe.

Mais revenons à Moscou, bien au chaud dans les bureaux de Millhouse, la société d'investissements gérant les capitaux d'Abramovitch. Les conseillers en communication de l'oligarque ont organisé cette semaine une interview exclusive avec quatre journalistes occidentaux, dont le correspondant du Temps, précédé d'un voyage en Tchoukotka.

Le message de Roman Abramovitch est simple: «En Tchoukotka, je crois avoir rempli ma mission», explique le milliardaire, qui s'efforce de se montrer à l'aise. «La région est aujourd'hui sortie de la crise. Tout ce que je pouvais faire, je l'ai déjà fait», ajoute-t-il pour justifier sa démission.

Lorsqu'en 2000 Roman Abramovitch a été élu gouverneur, la Tchoukotka tombait en ruines. Dans ce bout de territoire, grand comme près d'une fois et demie la France mais mille fois moins peuplé, rien ne fonctionnait. «Je n'avais jamais rien vu de pire», raconte l'oligarque. Lui, le super-riche de Moscou, a-t-il ressenti de la pitié pour ces habitants du bout de la Russie? «Pitié n'est pas le mot. Mais j'ai alors compris que je pouvais faire quelque chose.»

L'oligarque a depuis dépensé une fortune pour moderniser la région: entre 100 et 200 millions de dollars par an depuis six années. En 2006, la somme est même passée à 230 millions. Et, pour montrer son attachement malgré son intention de démissionner, l'oligarque s'est engagé à donner encore 150 millions en 2007. Soit près d'un milliard de dollars au total. Sans compter le versement de ses impôts sur le revenu et, jusqu'à récemment, ceux de Sibneft, sa compagnie pétrolière.

Du coup, juste en dessous du cercle polaire arctique, Abramovitch est adoré en vrai «dieu». Avec ses nouvelles écoles, maisons et rues, la Tchoukotka a spectaculairement changé de visage. «Depuis qu'il est venu, nous vivons mieux! Par hélicoptères, on nous livre régulièrement de la nourriture et de l'aide technique», s'enthousiasme Valia qui, dans un désert de neige, vit en nomade avec son mari et d'autres éleveurs de rennes. «Aujourd'hui, je ne sais plus quoi demander!», plaisante quant à lui Alexandre Maslov, le docteur en chef de l'hôpital de la capitale, équipé des meilleures technologies occidentales. «Tous les ans, je vais acheter notre matériel en Allemagne. Le gouverneur ne nous a jamais rien refusé...»

Cet enthousiasme contraste avec la mauvaise opinion généralisée que les Russes ont d'Abramovitch: la majorité de la population a souffert du grand saut dans le libéralisme et n'a pas oublié que, profitant de leurs contacts politiques sous la présidence de Boris Eltsine, quelques opportunistes comme lui se sont au contraire facilement enrichis. Du coup, à Moscou, le scepticisme sur la générosité du milliardaire entretient les rumeurs sur ses motivations réelles. L'oligarque, conscient du malaise que provoque sa fortune, s'en amuse presque. «Certains disent que je suis allé là-bas parce que j'ai eu une enfance difficile (ndlr: Abramovitch est orphelin). Ou parce que je suis un enfant du nord (ndlr: il a été élevé dans la république de Komi). D'autres affirment que j'ai voulu expier mes pêchés, pour ce que j'aurais prétendument voler au peuple (ndlr: allusion aux controversées privatisations dans les chaotiques années 1990, point de départ des nouvelles fortunes).» Roman Abramovitch est catégorique: «Aucune d'entre elles n'est la vraie raison.» Et de répéter sa motivation: «C'était purement un projet social.»

Curieux projet pour le plus capitaliste des Russes qui, après avoir construit sa fortune dans le pétrole et l'aluminium, a récemment investi dans l'acier et dans l'industrie pharmaceutique en Russie. Son entourage s'efforce d'expliquer qu'il n'a jamais quitté le pays et que, par conséquent, il n'effectue pas aujourd'hui son retour. Mais les réponses restent vagues sur l'utilisation du pactole de quelque 13 milliards de dollars récupérés après la vente de Sibneft à Gazprom, le géant gazier d'Etat.

Dans la presse occidentale comme dans la population de Tchoukotka, le bruit court que Roman Abramovitch est en fait lié par un accord secret avec le Kremlin de Vladimir Poutine. D'un côté, le président ferme les yeux sur les affaires troubles du milliardaire et, alors qu'il a lancé une campagne anti-oligarques, accepte qu'une entreprise publique verse à l'un d'entre eux une fortune en achetant sa compagnie pétrolière au prix du marché. De l'autre côté, Roman Abramovitch s'engage à investir temps et argent dans une région oubliée qu'il n'avait jamais visitée avant 1999. «Il n'y a jamais eu d'accord», dément-il. Seule concession: l'an passé, lorsqu'il voulait déjà démissionner, «le Kremlin m'a demandé de rester un an de plus». Un scénario qui pourrait se répéter cette année: l'oligarque a officiellement confié hier à Vladimir Poutine son intention de démissionner. Mais le Kremlin n'a pas tout de suite donné sa réponse... L'entourage d'Abramovitch espère un da présidentiel ce jeudi.

Lancé contre son gré au fil de l'interview sur les sujets politiques, Roman Abramovitch cache en fait difficilement son malaise. Visage tendu, bras près du corps, sourires forcés et silences traduisent une anxiété certaine, loin de l'image de l'oligarque maître des lieux. Alors que les questions fusent, il trouve des échappatoires. En restant dans le vague sur ses relations avec Poutine: «Il a soutenu mon idée de devenir gouverneur», se contente-t-il de déclarer. En se gardant bien de s'étendre sur le sort de Mikhaïl Khodorkovski, l'oligarque en prison après une saga politico-judiciaire que le Kremlin est soupçonné d'avoir orchestrée: «Je n'ai jamais cherché à influencer le gouvernement par mes activités d'affaires. Je ne peux pas parler au sujet des autres», glisse-t-il avant de rejeter toute volonté de «devenir un professionnel de la politique».

Alors qu'il affirme que la vente controversée l'an passé de Sibneft à Gazprom a été faite sans pression aucune, il s'empêtre dans les contradictions pour répondre aux craintes occidentales sur les récentes entraves à la démocratie en Russie: «L'élection des gouverneurs est la solution la plus démocratique. [...] Le nouveau système de nomination est aussi relativement démocratique», explique-t-il avant de conclure que «la Russie n'est pas devenue moins démocratique». Mais le conseiller en communication de l'oligarque rappelle qu'il faut revenir aux questions sur la Tchoukotka. Puis, montre en main, il clôt l'entretien après l'heure promise. De nombreuses questions demeurent sans réponse. Une nouvelle fois, Roman Abramovitch a entretenu le mystère...