«Nous nous sommes inspirés du système républicain français. Le président préside et définit les grandes options en matière de défense et de politique étrangère alors que le premier ministre gère le pays au jour le jour avec l'aide de ses ministres.» Résumant les travaux du Conseil national palestinien (parlement) siégeant à Ramallah pour définir les compétences du chef du gouvernement palestinien dont la fonction vient d'être créée, le ministre Saeb Erekat a coupé court aux espoirs des dirigeants israéliens qui voyaient en Mahmoud Abbas (alias Abou Mazen), le candidat pressenti à cette nouvelle fonction, un interlocuteur susceptible de remplacer Arafat au cas où des négociations de paix devraient reprendre un jour.

En effet, le texte de loi définissant les compétences du premier ministre prévoit expressément que le président gardera la plus grande partie de ses pouvoirs et qu'il aura son mot à dire dans la formation du gouvernement. Selon le partage des sphères d'influence négocié entre l'entourage du président palestinien et celui de son probable chef de gouvernement, ce dernier ne pourra en tout cas pas entamer des pourparlers de paix avec l'Etat hébreu sans être couvert par son président. Certes, il gérera les affaires internes de l'Autorité palestinienne (AP) et aura de ce fait la haute main sur les onze polices et services de sécurité qui dépendaient jusqu'à présent de l'autorité présidentielle. Mais, dans ce cas également, Yasser Arafat reste le «commandant suprême» de ces forces. Ce qui signifie qu'il pourra court-circuiter son chef de gouvernement s'il le souhaite.

Imposée à Yasser Arafat – qui n'en voulait pas – par l'Union européenne, par les Etats-Unis, ainsi que par Israël, la réforme consistant à forcer le président de l'Autorité à désigner un premier ministre n'a donc pas produit l'effet escompté par ceux qui espéraient par ce biais diriger le vieux leader sur une voie de garage. Car celui-ci garde malgré tout un rôle politique central. En outre, il dispose du droit de limoger son chef de gouvernement si ce dernier en venait à conquérir trop d'autonomie ainsi que de dissoudre le Conseil national pour provoquer de nouvelles élections.

«Ce qui va se passer dans les prochaines semaines au sein de l'Autorité sera en tout cas fort intéressant», raconte un haut fonctionnaire palestinien en poste à Ramallah. «En supposant qu'Arafat ratifie rapidement la loi créant le poste de premier ministre et qu'Abbas accepte la charge qui lui est proposée, nous allons sans doute assister à une guerre souterraine entre les fidèles du premier qui vont tenter de garder le plus de pouvoir possible, et ceux du second qui vont se chercher des points d'appui dans l'administration. Cette guerre va surtout se dérouler au sein de la police et des services de sécurité dont chacun des deux leaders va tenter de s'assurer les zones de pouvoir les plus larges et de préparer la prochaine élection présidentielle qui pourrait avoir lieu dans le courant de l'année.»

Natif de Safed, une ville de Palestine qu'il a fui avec sa famille lors de la création de l'Etat hébreu (1948), Abbas a d'abord vécu en Syrie avant de beaucoup voyager au Proche-Orient. «Numéro deux de l'OLP», vieux compagnon d'armes d'Arafat (il l'a aidé à fonder le Fatah en 1965), ce septuagénaire à la santé fragile n'aura sans doute pas la tâche facile, car le président palestinien s'est créé de nombreux obligés en neuf ans de règne sans partage. De plus, Abbas devra affronter le mécontentement d'une partie de la rue palestinienne qui dénonce son pragmatisme et sa modération. A Gaza, le Djihad islamique a d'ailleurs annoncé que «le combat contre l'ennemi sioniste ne sera pas interrompu pour faire plaisir à Ariel Sharon ou à ses valets palestiniens». Entendez: Abou Mazen.

De son côté, le porte-parole du Hamas, Abdel Aziz Al-Rantissi, a présenté comme «le résultat d'un complot américano-sioniste» les velléités d'Abbas de reprendre à terme les pourparlers de paix avec l'Etat hébreu ainsi que ses récentes prises de positions publiques contre les attentats-suicides commis à l'intérieur d'Israël.