A quelques mois des élections législatives – prévues en mai –, le Pakistan semble renouer avec ses vieux démons. Mardi dernier, la Cour suprême a ordonné l’arrestation du premier ministre, Raja Pervez Ashraf, accusé de corruption. Au même moment, une cinquantaine de milliers de manifestants entamaient leur deuxième jour de sit-in devant le parlement à Islamabad pour conspuer le gouvernement, à l’appel de Tahir ul-Qadri. Ce chef religieux, de retour d’un exil volontaire de sept ans au Canada, surfe sur l’impopularité des dirigeants pour se faire le porte-voix de la lutte contre la corruption. Sa subite apparition sur la scène politique et les moyens considérables qu’il investit dans sa campagne contre les autorités soulèvent des questions sur ses véritables motivations.

De nombreux observateurs soupçonnent l’armée, en porte-à-faux avec le pouvoir politique, d’être derrière l’agitation orchestrée par le prédicateur et la décision de la Cour suprême. Les deux événements, sans liens directs en apparence, semblent en effet converger vers le même but: déstabiliser le gouvernement dirigé par le Parti du peuple pakistanais (PPP). Ils jettent une ombre sur la stabilité du pays dans un contexte déjà fébrile, alors que la grande ville du sud, Karachi, est en proie à des heurts ethniques et que la région du Cachemire, disputée par l’Inde et le Pakistan, connaît un regain de violence. A cela s’ajoutent les inconnues qui entourent le retrait des troupes occidentales d’Afghanistan.

Pour la première fois dans l’histoire du pays, pourtant, un gouvernement civil s’apprête à compléter un mandat politique sans être interrompu par un coup d’Etat. Un complot de l’armée est «très probable», estime le politologue Ishtiaq Ahmed, de l’Université de Stock­holm. Un avis partagé par le chercheur à l’IRIS Olivier Guillard: «L’armée ne veut pas s’exposer, mais elle agit certainement pour affaiblir les acteurs politiques et consolider sa propre position.» Les militaires, ajoute le spécialiste, seraient favorables à l’émergence d’un gouvernement de technocrates, qui lui laisseraient une plus grande marge de manœuvre en coulisse.

Fin du sit-in massif

Jeudi, la pression est retombée d’un seul coup à Islamabad. La Cour suprême a accordé un répit au premier ministre en reportant au 23 janvier l’étude de l’affaire dans laquelle il est accusé d’avoir touché des pots-de-vin. Peu après, Tahir ul-Qadri a appelé ses partisans à mettre fin à leur manifestation et entamé des pourparlers avec les autorités. Il réclame que des militaires et des juges participent à la nomination d’un gouvernement de transition, chargé de conduire les affaires du pays entre les élections et l’entrée en fonction de la nouvelle administration. Il demande aussi que les candidats soupçonnés de corruption soient écartés. Hier, il annonçait avoir trouvé un accord avec les dirigeants. Pendant ce temps, les généraux, eux, se sont montrés très discrets.