Un pouce levé au beau milieu de la nuit genevoise. Après quatre jours d’interminables négociations sur le nucléaire iranien, le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius est le premier à descendre les marches de l’Intercontinental, l’hôtel cinq étoiles où les négociateurs étaient enfermés depuis mercredi, rejoints samedi par leurs ministres pour la dernière ligne droite. Assailli par les journalistes qui campent dans le lobby, le Français ne prononce pas un mot mais son geste vaut tous les discours.

La France avait précipité l’échec d’un accord le 9 novembre en réclamant l’introduction de nouvelles exigences ensuite rejetées par Téhéran. Laurent Fabius s’est félicité du rôle de son pays dans le durcissement du texte, estimant que désormais il excluait «tout accès de l’Iran au nucléaire militaire».

Pendant des jours, rien ou presque n’avait filtré des salons de l’Intercontinental et des chambres où les délégations ont multiplié au milieu des clients de l’hôtel les réunions bilatérales. Entre deux rencontres, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a tout de même trouvé le temps d’aller acheter du chocolat en ville, où on l’a trouvé «très sympathique».

Dans l’ombre, la Suisse a tout fait pour satisfaire les désirs de ses hôtes. «Notre rôle est de créer l’atmosphère la plus favorable pour ces négociations si difficiles», soulignait samedi soir le conseiller fédéral Didier Burkhalter, dans les couloirs de l’Intercontinental, qui accueillait aussi un gala de charité. Les invités, en smoking et jupe courte, y croisent des membres de la délégation iranienne. L’orchestre redouble d’ardeur. A l’approche du dénouement, la sécurité évacue un homme éméché. Au même étage, les grandes puissances négocient pied à pied avec les Iraniens les derniers points de désaccord, signalés par des crochets dans le texte. Ce marathon diplomatique témoigne de l’âpreté des échanges mais aussi de la volonté d’aboutir à tout prix après déjà trois rounds de négociations et la menace de nouvelles sanctions décidées par le Congrès américain.

L’accord historique conclu entre l’Iran et les pays du P5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne) est un premier pas sur la voie d’un règlement final qui doit lever les doutes sur la nature du programme nucléaire iranien. Ce «plan d’action commun» donne six mois aux protagonistes pour y parvenir.

Durant cette période probatoire, l’Iran a accepté de suspendre l’enrichissement de l’uranium au-delà de 5% et de convertir le stock déjà enrichi à 20%, un seuil considéré comme critique avant de parvenir à un uranium de qualité militaire. Enfin, le développement de plusieurs sites sensibles sera aussi gelé, en particulier le réacteur à eau lourde d’Arak, qui permettrait à l’Iran de produire du plutonium, l’autre filière pour fabriquer une bombe atomique. En échange de ses concessions, Téhéran obtient un allégement limité des sanctions internationales et la garantie d’aucune nouvelle mesure de rétorsion durant six mois.

«La mise en œuvre sera conjointement surveillée, en étroite collaboration avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)», a déclaré la cheffe de la diplomatie européenne Catherine Ashton, qui a présidé aux discussions et qui s’est démenée sans relâche pour rapprocher les positions. Il est alors 4 heures du matin, mais une douce euphorie règne au Palais des Nations, le siège européen de l’ONU, ouvert en catastrophe pour une brève cérémonie.

Seule femme au milieu des sept ministres, Lady Ashton reçoit une longue accolade du secrétaire d’Etat américain John Kerry et du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov.

Sitôt les effusions terminées, chacun s’appliquait à convaincre son opinion publique qu’il avait obtenu le maximum des pourparlers de Genève. «Il est clair que le droit à l’enrichissement fait partie de cet accord et qu’il devra faire partie de tout règlement futur», a insisté le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, le premier à se présenter devant les médias. Les discussions ont longtemps achoppé sur ce point.

Au final, ce droit ne figure pas explicitement dans l’accord mais l’Iran va pouvoir continuer d’enrichir de l’uranium, à condition de ne pas dépasser le seuil de 5%. Aucune centrifugeuse ne sera démantelée, même si Téhéran s’est engagé à ne pas en installer de nouvelles à Natanz ou sur le site enterré de Fordo.

Le temps de remplacer le drapeau iranien par la bannière étoilée pour faire place à John Kerry et l’analyse était diamétralement opposée. «Quelles que soient les interprétations, ce premier accord ne reconnaît pas de droit à l’enrichissement à l’Iran», a-t-il martelé, fatigué mais bavard après des jours de verrouillage de l’information. «Nous avons fait un premier pas et les étapes suivantes seront encore plus difficiles», conclut John Kerry, avant d’inviter les journalistes à aller se coucher.

John Kerry: «Nous avons fait un premier pas et les étapes suivantes seront encore plus difficiles»