La Russie devrait entrer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre à l’issue d’âpres tractations où la Suisse a joué les entremetteurs. Les diplomates suisses peuvent se rengorger d’un succès là où tout semblait mener à une impasse: ils ont inventé une douane privatisée et séparée de la notion de frontière. Cette négociation fait partie des missions de bons offices qui permettent à la Suisse de peser dans les relations internationales. La discrétion est ici le maître mot. Micheline Calmy-Rey, la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), accepte toutefois de dévoiler un pan de ces négociations de l’ombre.

De quoi s’agit-il? La Géorgie et la Russie auront des douanes, mais pas sur leur frontière. On partait de loin. Depuis août 2008, les deux Etats se disputent en effet autour du statut de deux territoires: l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud se disent indépendantes, une souveraineté reconnue par Moscou, alors que la communauté internationale les considère comme provinces géorgiennes. Entre Moscou et Tbilissi, les relations diplomatiques sont rompues. Mais pour maintenir un fil entre elles, les deux nations ont fait appel à la Suisse comme intermédiaire: Berne représente les intérêts russes à Tbilissi et les intérêts géorgiens à Moscou.

Ce conflit a des répercussions au-delà du Caucase. La Russie vise l’OMC, mais pour être acceptée en son sein, il lui faut l’assentiment de chacun des membres de l’organisation. Une voix suffit pour lui barrer la route et en l’espèce, la Géorgie fait barrage. Les règles de l’OMC stipulent que les deux pays doivent pouvoir commercer l’un avec l’autre. Mais où sera la douane sinon sur la frontière? Et c’est là que le bât blesse, puisque les deux pays ne s’entendent pas sur son tracé: en deçà ou au-delà de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie.

Les enjeux sont clairs comme l’explique Micheline Calmy-Rey: «Il nous fallait garantir l’application des normes de l’OMC au passage des marchandises entre la Géorgie et la Russie, sans préjuger du statut de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie.» Pour parvenir à une solution, les Suisses déploient alors des trésors d’imagination: «Un de mes diplomates au retour de Géorgie a eu la lumineuse idée de créer des corridors douaniers plutôt qu’une douane fixe. Cette idée, une première, a permis de débloquer une situation inextricable.» En fait ce sont trois couloirs par lesquels les marchandises et les personnes circuleront, le tout contrôlé électroniquement.

Cela est d’autant plus novateur que c’est une société privée qui sera chargée de la gestion des affaires douanières. Pour Marcelo Kohen, professeur de droit international à Genève, «la solution trouvée, totalement inédite, permet de découpler la question territoriale de la question douanière, c’est très habile, et ainsi personne ne perd la face». Un appel d’offres sera lancé, la SGS pourrait être en lice. En cas de litige, la Suisse, à la demande des deux Etats parties de l’accord, offrira sa médiation.

Lorsqu’elle accepte cette mission de bons offices, la cheffe du DFAE comprend l’intérêt de la communauté internationale pour une résolution rapide du litige: «Le mandat était clair: permettre à la Russie d’entrer dans l’OMC en décembre 2011.» Dans les faits, cela mettait l’ultime délai pour trouver un accord au 10 novembre.

Les Européens et les Américains ont des moyens de pression sur la Géorgie, qu’ils aident financièrement. Mais cela ne suffit pas pour obtenir un accord. La cheffe de la diplomatie suisse prend la mesure du défi qui l’attend: «J’ai mis sur pied une équipe comprenant des diplomates, le représentant de la Suisse à l’OMC, mais aussi des experts, des cadres des douanes suisses, des employés d’une société privée spécialisée dans ce domaine.» L’entreprise sollicitée, selon nos informations, serait la SGS.

Au gré des médiations précédentes, les diplomates suisses ont développé une recette: «Pour parvenir à un résultat, nous avons tenté d’emmener les parties sur un terrain rationnel. Tenter de réduire la complexité en morcelant les problèmes, en étant le plus technique possible. Cela rend plus facile la recherche de solutions. En d’autres termes, c’est la tactique du salami, ou même de la demi ou du quart de tranche de salami», poursuit Micheline Calmy-Rey.

Les négociations s’enlisent: «Dans des négociations comme celle-là, il y a des hauts et des bas, il faut être extrêmement patient. Il faut parfois débattre pendant des semaines d’un mot, d’une virgule.» Pour s’assurer d’un succès, Micheline Calmy-Rey s’investit personnellement: «Il y a des moments très touchants dans ces négociations. C’est très intense. Les gens se mettent à nu pour trouver une solution. Cela tisse des liens, crée une proximité.»

«Lors de notre dernière tournée en Russie et en Géorgie, le 31 octobre, nous devions rencontrer les deux présidents. Nous étions très inquiets, des points achoppaient encore. Et dans l’avion, nous avons consulté nos horoscopes respectifs. Le mien était très bon. Il disait: «Il s’agit d’un bon jour pour des discussions pouvant amener des clarifications ou pour la résolution de situations épineuses.»

L’accord trouvé bénéficie avant tout à la Russie, qui pourra intégrer l’OMC. A la communauté internationale aussi, puisque le commerce avec le partenaire russe s’en trouve facilité. La Géorgie quant à elle peut espérer vendre à nouveau son vin et ses eaux minérales vers la Russie, qui était son principal débouché avant que Moscou ne prétexte des problèmes phytosanitaires pour fermer ses frontières.

Du côté suisse aussi, les efforts accomplis porteront leurs fruits. Pour Micheline Calmy-Rey, «la Suisse aussi y trouve son intérêt. Premièrement parce que nous exportons beaucoup vers la Russie. Deuxièmement, parce que les contacts étroits et fréquents avec les Russes ont permis de régler deux questions bilatérales en notre faveur: un accord a été trouvé en ce qui concerne le poinçon sur les métaux précieux pour l’industrie horlogère. La question du survol de la Russie par des avions suisses devrait également trouver une issue favorable dans les semaines à venir.» Y a-t-il parfois échange de bons procédés? Le 4 novembre, quelques jours après l’accord, le Suisse Philipp Hildebrand était élu par le G20 vice-président du Conseil de stabilité financière, ce qui aurait été impossible sans la voix des Russes.