Les premiers résultats disponibles dimanche soir sur les élections législatives donnent Russie unie, le parti du pouvoir, en recul de 18% par rapport aux 64,3% des voix obtenues au scrutin de décembre 2007. Vers minuit, heure de Moscou, les premiers résultats officiels donnent 47% des voix à Russie unie. Si ce score se confirme, il s’agit d’une douche froide pour Russie unie, qui détient depuis quatre ans les deux tiers du parlement russe.

Trois autres partis parviennent à se maintenir au parlement (le quorum étant fixé à 7% des voix pour obtenir des sièges). Il s’agit du Parti communiste russe (20,2%), de Russie juste (socialistes, 13,4%) et du Parti libéral-démocrate (LDPR, extrême droite, 13,3%). Ces résultats officiels peuvent évoluer puisqu’ils ne sont basés que sur un cinquième des votes. Ils sont grosso modo conformes aux sondages de sortie des urnes réalisés par le Fonds pour l’opinion publique et l’institut ­Vtsiom, tous deux proche du pouvoir. Le taux de participation atteint 54%, soit 9% de moins qu’en 2007, d’après la Commission électorale russe.

En dépit de la dynamique très négative du vote, le président de la Douma (Chambre basse du parlement), Boris Gryzlov, parle de «victoire» pour Russie unie, dont il est aussi l’un des leaders. «Nous avons remporté la majorité des suffrages», déclarait Boris Gryzlov peu avant l’annonce des premiers résultats officiels. Le premier ministre Vladimir Poutine et le président Dmitri Medvedev se sont ensuite rendus hier soir au siège de Russie unie. Contredisant Boris Gryzlov et prenant acte du score inférieur à la majorité, Dmitri Medvedev a déclaré: «Il faudra créer une coalition, c’est normal et cela renforce la démocratie.» Selon le président, qui avait aussi la responsabilité de conduire la campagne de Russie unie, «nous avons le droit moral de poursuivre notre politique». Vladimir Poutine, lui, a souligné «des résultats optimaux qui reflètent la situation dans le pays. Nous pourrons assurer le développement stable de l’Etat».

Viatcheslav Nikonov, un politologue proche du Kremlin, estime que le candidat le plus probable pour former une coalition est le «parti de [Vladimir] Jirinovski, qui s’est toujours montré le plus loyal envers le Kremlin». Le leader ultranationaliste du LDPR, qui s’est distingué dans le passé en déclarant que les soldats russes «laveront bientôt leurs bottes dans l’océan Indien» et en frappant une députée d’opposition dans l’enceinte même du parlement, a en effet toujours voté docilement les lois proposées par le Kremlin.

Contredisant les apparences de normalité fournies par le pouvoir, les médias indépendants russes ont relevé de très nombreuses fraudes électorales à travers tout le pays au cours de la journée d’hier. La radio Biznes FM cite un auditeur de Novokouznetsk (Sibérie) ayant photographié une urne déjà remplie au tiers hier matin à l’ouverture du bureau de vote. Des bourrages d’urnes ont été remarqués un peu partout. Dans plusieurs bureaux de vote de Moscou et de Saint-Pétersbourg, des votants se sont plaints de ne pouvoir voter car il ne restait plus de bulletins de vote.

Un bulletin de vote russe se présente sous forme de liste où une croix doit être cochée en face du parti choisi. La fraude la plus répandue consiste à les préremplir au profit d’un parti pour en bourrer les urnes. Samedi soir, un policier moscovite préférant garder l’anonymat pour raisons de sécurité a confié au Temps avoir été témoin d’une fraude. Chargé de surveiller un bureau de vote, il a vu une élue municipale exiger l’ouverture du coffre-fort où étaient conservés les bulletins, se saisir de plusieurs centaines d’entre eux sans la moindre explication. Le policier a déclaré qu’il «risque de sérieux ennuis» s’il fait part de cette infraction à ses supérieurs.

L’ONG russe Golos, qui se spécialise dans l’observation des scrutins, a dit avoir reçu 2000 plaintes au cours de la journée d’hier, tandis que la commission électorale officielle n’en a traité que 69, les considérant comme «mineures» et ne menaçant pas la légitimité du vote.

Sur la défensive, Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev cherchent à incarner la stabilité et espèrent que le vote sera considéré comme légitime. Leur hantise est que la population russe manifeste son mécontentement en descendant dans la rue. Les exemples des «révolutions de couleurs» en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizistan ont montré ces dernières années que des scrutins mal gérés pouvaient conduire à un soulèvement et au triomphe de l’opposition. L’opposition radicale a appelé à des défilés ce lundi à Moscou pour protester contre la fraude électorale et l’absence de démocratie.