L’ampleur de la contestation arrivera-t-elle à faire plier le système? Sous la pression croissante de la rue, le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a fini par ordonner, lundi, une enquête sur les allégations de fraude. Dans l’attente de son verdict, les spécialistes de l’Iran redoublent d’efforts pour tenter de rassembler les preuves d’irrégularité du scrutin. Avec plus de 63% des voix, la victoire de Mahmoud Ahmadinejad relève, disent-ils, d’une «mise en scène électorale» qu’il est difficile de croire.

«Ahmadinejad, certes, bénéficie d’une base acquise comprenant, au-delà des milieux ruraux, le soutien d’une majorité des Gardiens de la révolution et des bassidjis – [les miliciens islamiques]. Mais de là à rassembler autant de voix, ça semble irréaliste», relève un analyste qui préfère garder l’anonymat. En l’absence d’observateurs internationaux, les irrégularités électorales, poursuit-il, ne sont pas étonnantes en Iran. A commencer par l’absence d’isoloir qui facilite les moyens de pression et l’influence de certains groupes sur le vote des électeurs. Mais jamais scrutin n’aura été aussi faussé.

Exemple flagrant: le réformiste Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi sont, selon les chiffres publiés par le ministre de l’Intérieur, annoncés tous deux perdants dans leurs régions respectives d’origine – l’Azerbaïdjan et le Lorestan. «Des résultats étonnants dans un pays où les solidarités ethniques l’emportent souvent sur les enjeux nationaux», relève Juan Cole, spécialiste américain du Moyen-Orient, qui s’étonne également de la victoire d’Ahmadinejad dans la capitale iranienne où les tendances progressistes sont importantes. Tout le monde s’accorde également à penser que la forte participation aurait, logiquement, dû avantager Mir Hossein Moussavi – ce dernier ayant bénéficié d’un large soutien des femmes et des jeunes, absents des urnes en 2005.

Coup de théâtre et rumeurs

Que s’est-il passé? Selon certaines sources internes, la Commission électorale aurait d’abord prévenu Moussavi de sa victoire, dans la soirée du scrutin de vendredi, tout en lui demandant d’attendre pour annoncer le résultat. Mais, coup de théâtre: le soir même, les rumeurs circulent selon lesquelles la réélection d’Ahmadinejad fera la une du journal conservateur Keyhan, dès le lendemain – une victoire confirmée le lendemain. Ayant, semble-t-il, eu vent de l’affaire, Moussavi convoque alors, juste avant minuit, une conférence de presse, en dévoilant toute une liste de fraudes: le manque de bulletins de vote dans certaines grandes villes comme Chiraz, Ispahan et Téhéran; la fermeture anticipée de certaines urnes, malgré la prolongation annoncée de l’ouverture des bureaux de vote. Il évoque aussi l’impossibilité, pour ses représentants, d’assister au dépouillement, comme prévu par les autorités. Mais ses appels restent sans réponse. Pire. Le lendemain, un cordon de voitures de police empêche les journalistes d’accéder à un nouveau point presse, organisé par Moussavi dans les locaux du journal Etelaat.

Furieux, ses partisans commencent alors à organiser des manifestations spontanées à travers la capitale, qui ont dégénéré en mini-combats de rue contre les miliciens islamiques pendant le week-end. Aujourd’hui, à l’avantage de Moussavi et des manifestants: le soutien des deux autres candidats malchanceux au scrutin, Mehdi Karoubi et Mohsen Rezaï, ainsi que d’importantes personnalités politiques, telles que l’ex-président réformateur Khatami. «Nous continuerons notre mouvement jusqu’à ce que les résultats de l’élection soient annulés et un nouveau scrutin organisé», a prévenu hier son frère, Mohammad Reza Khatami.