La pluie et la neige de ces deux derniers jours ne l'ont pas refroidi. Il a du soleil dans le cœur et de l'énergie à revendre. Sa pancarte en forme d'icône caricature le ministre de l'Environnement en Père-la- Morale: vêtu de la soutane, la croix sur la poitrine, Jürgen Trittin fait une génuflexion devant la porte d'une centrale nucléaire. «Il est le valet de l'industrie atomique. Les Verts nous ont trahis», accuse Detlev, 28 ans, assistant social et manifestant antinucléaire.

La reprise des transports vers l'Allemagne de ses déchets nucléaires retraités à l'usine française de La Hague provoque la colère des antinucléaires depuis plusieurs semaines. A l'approche du jour J, la situation s'est tendue en Basse-Saxe. Depuis le week-end dernier, des milliers de manifestants ont convergé vers Lüneburg et Dannenberg, en provenance de toute l'Allemagne. Organisant des sit-in le long des voies ferrées, ils attendent l'arrivée, prévue ce mardi, du convoi de déchets parti lundi matin de Valognes, dans la Manche.

L'Etat allemand a ordonné une mobilisation policière massive pour prévenir le blocage du convoi. Quelque 30 000 agents patrouillent le long des rails qui traversent les forêts du Wendland jusqu'au site de stockage de Gorleben. Ils sont spécialement prêtés par tous les Länder. Casqués, armés de lances à eau et accompagnés de chiens, ils peuvent compter sur des véhicules blindés et des hélicoptères prêts à entrer en action à tout moment. Les appels à la non-violence des organisateurs de la démonstration seront-ils entendus? La crainte augmentait lundi après quelques premiers incidents qui ont conduit à des arrestations.

Les angoisses des Allemands face à l'énergie atomique sont abyssales. L'ampleur de la mobilisation témoigne de la vitalité du mouvement antinucléaire. Un sondage révélait lundi qu'un Allemand sur deux est opposé au convoi. Leur dangerosité (rayonnement des conteneurs, risque de contamination en cas d'accident) est sans doute largement exagérée. De toute façon, les manifestants ne s'arrêtent pas à cette querelle. Leur action s'exprime comme la dénonciation du consensus convenu en juin 2000 par le gouvernement et l'industrie pour sortir du nucléaire dans un délai de vingt ans. Detlev, qui est membre de Greenpeace, en juge la portée insuffisante: «Une sortie en cinq ans est possible. Le délai laissé aux électriciens est un non-sens.» Sa compagne Rita râle: «L'industrie ne l'a même pas signé.» Et la responsabilité morale de gérer les déchets produits en Allemagne? «Ce sont les déchets des entreprises privées. Nous n'avons pas à nous plier à ces gangsters!», assène le couple.

La décision politique de rapatrier les déchets nucléaires allemands place les Verts dans une situation impossible. Autrefois de toutes les manifs antinucléaires, leur ministre Jürgen Trittin personnifie aujourd'hui le feu vert du gouvernement. Le président des écologistes Fritz Kuhn tentait d'argumenter lundi à Berlin: «Nous avons de la compréhension pour la démonstration, mais le convoi doit pouvoir passer. Le rapatriement des déchets est une condition de la sortie du nucléaire négociée avec l'industrie.» Les antinucléaires sont sourds à ce langage raisonnable et le divorce est consommé entre le parti et ce mouvement qui cultive des ramifications profondes dans la société civile.

Un désamour similaire s'est insinué entre les milieux pacifiques et les Verts peu après leur accès aux responsabilités gouvernementales. Dans cet autre vivier du parti, nombreux sont les militants qui ne se sont pas remis de l'envoi de soldats allemands au Kosovo. Là aussi, le tabou était brisé par un Vert, le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer.

Crise d'identité

Coupés des mouvements civiques qui ont forgé leur identité, les Verts allemands ne font plus rêver. Cette évolution, synonyme de crise d'identité, pèse davantage dans leurs déconfitures électorales que le récent dérapage verbal de Jürgen Trittin. Lundi, le ministre s'est excusé devant son parti pour avoir comparé un dirigeant de l'opposition à un skinhead. L'incident remonte à deux semaines et il a handicapé les Verts lors des deux élections régionales de dimanche qui ont tourné pour eux au désastre. «Les Verts lui ont pardonné après l'avoir sermonné. Il est hors de question qu'il démissionne», a déclaré leur président lundi. Le parti refuse de dramatiser ses pertes et prépare une offensive sur les thèmes de la formation et de l'emploi. La campagne en vue des élections nationales de 2002 a commencé. Les Verts allemands y joueront leur survie politique.