Sur le mur en briques le long du village d'Arane, le camion a laissé une grosse entaille, manquant presque de démolir la bâtisse. A l'écart de tout, le passage qui se faufile parmi les maisons grises n'est pas bien large. Mais c'est le seul que l'armée israélienne a laissé au convoi du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en route vers d'autres villages, plus reculés encore. Hier, dans cette partie du fin fond de la Cisjordanie, près de la ville palestinienne de Jenin, ce n'est pas la guerre des pierres qui se jouait, mais la guerre des nerfs entre soldats et humanitaires.

Pour le CICR, c'est une innovation. «C'est la première fois que nous lions de manière directe une notion de droit à une opération d'assistance», confirme le porte-parole Kim Gordon-Bates, l'un des participants de ce convoi qui, dans son parcours sinueux, faisait se retourner toutes les têtes. Car bien plus que la cargaison du camion – savon, matériel hygiénique, couvertures –, c'était bien le message qui comptait: montrer publiquement que le droit international humanitaire est sérieusement mis à mal par le «bouclage» des territoires palestiniens. Ce message sera répété soixante fois au cours des semaines prochaines, dans soixante villages différents, coupés en grande partie du monde extérieur en violation de ce que stipule notamment la quatrième Convention de Genève.

Ce texte vise à réglementer le comportement d'une force occupante, principalement vis-à-vis de la population civile. Il interdit notamment la punition collective, prévoit le libre passage de l'assistance et de la nourriture, demande l'accès à l'éducation pour les enfants et à la santé pour tous. L'Etat d'Israël ne se considère pas comme une puissance occupante en Cisjordanie et à Gaza. Mais il assure respecter l'esprit des Conventions de Genève.

Le CICR a pu se rendre compte hier que sa tâche n'allait pas s'avérer facile. Il a fallu plusieurs heures au convoi pour atteindre Faqwaa, le premier village choisi par la Croix-Rouge en raison, précisément, de sa difficulté d'accès. Dans cette progression, mètre par mètre, du droit international, aucun choc frontal. Tout se passe par allusions, l'air de rien.

Coupée depuis des mois, la route de Faqwaa, 3000 habitants, est bloquée par des tonnes de terre. Autour d'elle, dessinés par les pneus des voitures palestiniennes, de nouveaux sentiers ont été interdits à leur tour, cette fois par de grands trous creusés dans la terre. Un 4 x 4 du CICR parvient à s'approcher des soldats israéliens qui gardent l'entrée du village. Mais pas le camion et d'autres voitures, qui restent au loin.

– Nous voulons passer. Nous avons les autorisations, explique un délégué.

– Pas de problème, allez-y, répond courtoisement un soldat après avoir demandé des ordres à ses supérieurs.

– Il faut égaliser la route, réplique le délégué en montrant un bulldozer qui creuse d'autres trous.

– Désolé, c'est impossible, s'excuse le soldat, après une nouvelle consultation. Mais voyez, les civils passent sans problème.

Au prix de crochets de plus en plus larges dans les champs boueux, quelques voitures arrivent en effet à rejoindre la route du village. Certaines sont arrêtées pour de longues inspections. Rentrant de l'école, des enfants doivent sortir d'un taxi et monter dans d'autres véhicules après avoir passé à pied le contrôle militaire. Non seulement chaque trajet est devenu long et aléatoire, mais le prix d'une course de taxi, autrefois dérisoire, a été multiplié par dix.

Au terme d'un long détour, le CICR finira par atteindre Faqwaa, et les cartons d'assistance par revenir aux centaines de Palestiniens réunis pour l'occasion au centre du village. Ibrahim, 22 ans, faisait partie des dizaines d'habitants qui, avant l'Intifada, partaient tous les matins en direction du kibboutz voisin de la localité, bien qu'il soit en territoire israélien, de l'autre côté de la «frontière». Il y avait des amis israéliens et, surtout, un travail. Désormais, ce sont des Thaïlandais qui ont été embauchés, ainsi qu'une poignée de villageois, mais beaucoup plus âgés pour éviter autant que possible les «terroristes» potentiels. «Avec l'arrivée du printemps, les couvertures ne nous seront plus très utiles cette année, constate-t-il, un colis du CICR sur l'épaule. Mais cela fait du bien de voir qu'il n'y a pas que des soldats pour se souvenir de notre existence.»