Depuis le 11 juillet, le Cameroun a les yeux rivés sur Genève. Presque comme chaque été, son président, Paul Biya, loge à l’hôtel Intercontinental. Pendant ce temps-là, ses opposants peinent à se faire entendre, aussi bien dans la rue qu’ailleurs. Pour le philosophe et historien Achille Mbembe, la Suisse se complaît dans l'«ignorance». Née au Cameroun en 1957, cette grande voix africaine a fait sa carrière académique à Paris puis à Dakar et aux Etats-Unis. Il enseigne désormais à l’Université de Johannesburg. Ses œuvres, dont De la postcolonie, Critique de la raison nègre et plus récemment Brutalisme, sont devenues des références. Il a récemment accepté la proposition du président Emmanuel Macron de préparer le prochain sommet France-Afrique. Une tâche pour laquelle il «ne reçoit pas un centime», assure-t-il au Temps.

Le Temps: Le Cameroun de votre jeunesse ressemblait, dites-vous, à un jardin d’Eden.

Achille Mbembe: Dans les années 1970, le Cameroun figurait parmi les pays les plus performants du continent africain. Un puits de richesse tant au niveau de ses ressources naturelles et hydrographiques qu’humaines, économiques et éducationnelles. Au moment où nous parlons, il est l’un des pays les plus corrompus, non seulement d’Afrique, mais du monde. C’est un pays en guerre. Cette guerre choisie est responsable de milliers de morts et de l’exode de plus d’un million de réfugiés. C’est aussi un pays où les libertés fondamentales sont constamment bafouées, où les opposants sont jetés en prison sans être jugés, et l’homme qui est à sa tête passe l’essentiel de son temps dans un hôtel luxueux à Genève où la nuitée coûte environ 5000 francs. Pour un pays où le revenu journalier de plus de 30% de la population est de moins de 2 dollars, il faut le faire!

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Certes, mais ce n’est pas à la Suisse de régler les problèmes du Cameroun.

Je ne fais pas partie de ceux qui souhaitent dicter la conduite de la Suisse. Je fais simplement un constat. La Suisse a une grosse part de responsabilité dans le drame qui se joue au Cameroun. A travers son système bancaire et par le biais des transferts illicites qui y transitent, elle participe à l’appauvrissement du continent africain. Une partie importante des capitaux qui devraient contribuer au développement de l’Afrique transitent par la Suisse et sont reversés dans des réseaux qui encouragent la violence sur le continent. La Suisse se prétend neutre, mais en réalité elle ne veut rien savoir. Or, c’est justement ce mur de l’ignorance et de l’indifférence qui passe pour de la vertu qu’il faut casser.

La force de la Suisse est justement de ne pas être interventionniste. Elle protège ses visiteurs indépendamment de leurs affiliations politiques. Cette «indifférence» est constitutive de sa neutralité et fait d’elle une terre de dialogue.

Réprimer de pauvres gens qui souhaitent s’exprimer sur une place publique n’est pas neutre. Ce que nous avons vu en Afrique, ce sont des images de policiers suisses s’acharnant sur des Noirs désarmés qui ne demandaient qu’à se faire entendre. En leur refusant la possibilité de témoigner, la Suisse n’a certainement pas agi en faveur du dialogue. Elle a pris parti pour un tyran au pouvoir depuis trente-huit ans, Paul Biya, qui a passé environ cinq ans de sa vie à l’hôtel Intercontinental à Genève. Pour les Camerounais, ce monsieur est un citoyen suisse. Ne sont pas Suisses en revanche les migrants camerounais qui sont contraints de quitter leurs terres, car leurs conditions de vie ont été saccagées par des pays qui soutiennent les tyrans africains. Si la Suisse était réellement neutre, elle n’adopterait pas une politique anti-migratoire aussi sévère à l’égard du continent africain, et elle n’étoufferait pas les voix qui se lèvent lorsqu’elle abrite à l’hôtel Intercontinental un monsieur qui devrait être à La Haye.

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Notre neutralité serait-elle un prétexte pour s’enrichir?

La force de la Suisse, c’est la finance internationale. Elle héberge un conduit de réseaux financiers et l’incohérence de sa politique africaine vient du fait qu’elle souhaite simultanément s’en laver les mains. Cette déresponsabilisation est tout sauf neutre.

Vous êtes également critique envers le soutien financier que le FMI a accordé au Cameroun dans la lutte contre le covid et qui s’estime à ce jour à 382 millions de dollars.

Tout le monde sait qu’une bonne partie de ces prêts est volée par un régime corrompu. Mais là encore, personne ne souhaite être tenu pour responsable. Parce qu’au fond, cet argent continuera d’alimenter les transferts illicites du continent africain vers l’Europe et les paradis fiscaux, parmi lesquels figure la Suisse.

La Suisse a incontestablement eu un rôle dans la fuite des capitaux africains. Depuis la disparition du secret bancaire en 2009 et la loi sur le blanchiment d’argent (LBA) qui est constamment renforcée, il est devenu beaucoup plus difficile de recycler son argent en Suisse. Serions-nous en train de payer les frais de nos crimes d’antan?

Ce qui compte, c’est de reconnaître la vérité et de cesser de se complaire dans une stratégie d’auto-aveuglement. Ceci implique de reconnaître ses responsabilités, qu’elles aient trait au passé ou au présent. Actuellement, plusieurs pays européens sont, chacun à leur façon, en train de réexaminer leurs rapports passés avec le continent africain. Je travaille d’ailleurs en ce moment même sur cette question avec Emmanuel Macron en vue du sommet France-Afrique qui aura lieu à Montpellier au mois d’octobre. Comment faire pour refonder une relation entre l’Afrique et la France? Je le fais pour la France et je le ferai pour d’autres pays qui souhaitent bâtir un autre futur avec l’Afrique.

N’étant pas un pays colonisateur, pourquoi la Suisse s’encombrerait-elle avec ce genre d’interrogations?

Ne pas avoir colonisé ne signifie pas qu’on n’est pas raciste. Il existe en Suisse un inconscient raciste qui la préserve par exemple de reconnaître son rôle négatif en Afrique. N’oublions pas que l’ignorance est aussi une forme de pouvoir. Le fait qu’il soit aujourd’hui possible de l’évoquer dans vos tribunes est déjà, il faut le reconnaître, un pas dans la bonne direction. Mais cela ne suffit pas. Il faut aller plus loin.

A quoi nous servirait-il d’aller «plus loin»?

L’avenir du monde se joue en Afrique. Dans un contexte de rivalité croissante entre les Etats-Unis d’un côté et la Chine de l’autre, l’Europe, y compris la Suisse, a tout intérêt à refonder ses liens avec l’Afrique.

L’Afrique n’est-elle pas déjà chinoise?

Elle est fortement endettée vis-à-vis de la Chine. La Chine est en Afrique, nous le savons, pour avoir accès à ses ressources naturelles. Elle ne partage cependant pas de liens historiques coloniaux avec elle. Or, c’est en sortant de l’ignorance que les contentieux peuvent être réglés et c’est en faisant face à la vérité que l’Afrique et l’Europe auront la possibilité de bâtir ensemble une nouvelle ère. Ceci vaut également pour la Suisse.