Une lettre de Pascal Couchepin au colonel

Alors que les négociations diplomatiques sont dans l’impasse, l’idée que Pascal Couchepin, alors président de la Confédération, ait un contact téléphonique direct avec Mouammar Kadhafi fait son chemin. Mais un jour de novembre 2008, l’opération est avortée à la dernière minute, en raison de «réticences dans les deux camps», glisse-t-on prudemment à Berne. On apprendra plus tard que Pascal Couchepin avait auparavant adressé une lettre au colonel, restée sans réponse.

A Davos avec Saif-al-Islam

Premier véritable espoir de sortie de crise, le 29 janvier 2009. Micheline Calmy-Rey rencontre Saif-al-Islam, un des fils du colonel, à Davos, en marge du WEF. Mais la rencontre ne s’avère pas aussi fructueuse qu’espéré: Tripoli et le colonel Kadhafi rejetteront par la suite le document élaboré par les deux parties. Car la Suisse refuse toujours de présenter de véritables excuses. Le document, visé par Saif-al-Islam et Micheline Calmy-Rey, évoquait des «regrets» et l’aveu d’un certain «manque de courtoisie diplomatique».

Début avril, l’ambassadeur de Suisse à Tripoli, Daniel von Muralt, quitte son poste quelques mois avant l’âge de la retraite dans des circonstances qui restent encore à élucider. Il semble peu satisfait des directives de Berne dans cette affaire. Le 25 mai, Hans-Rudolf Merz est aux Emirats arabes. Le président Cheikh Khalifa Ben Zayed lui propose de faciliter une rencontre avec le colonel Kadhafi. Il y croit, même si une dizaine d’autres facilitateurs étrangers avaient déjà été approchés, sans résultats. Le président réfléchit dès cet instant sérieusement à se rendre à Tripoli.

Le discret voyage de Micheline Calmy-Rey

Deux jours plus tard, le 27 mai, surprise: Micheline Calmy-Rey organise en toute discrétion un voyage à Tripoli. Elle n’informe que le président Merz de son déplacement. Dans l’avion, les deux épouses des Suisses retenus, un médecin et des diplomates. La ministre parle de «voyage humanitaire». Elle rencontre le premier ministre ainsi que le ministre des Affaires étrangères, qui a dirigé les services de renseignement pendant quinze ans. C’est un proche du clan Kadhafi.

Les négociations prennent une nouvelle dynamique. La ministre socialiste n’avait auparavant eu de contacts qu’avec l’ancien ministre des Affaires étrangères et Saif-al-Islam, tous deux tombés en disgrâce auprès du colonel. Mais Micheline Calmy-Rey, qui rentre le 29 en raison d’une «panne» de l’avion du Conseil fédéral sur le tarmac de Tripoli, revient les mains vides. Elle refuse de signer le moindre accord sans pouvoir ramener les deux otages.

On apprendra plus tard que le sénateur Dick Marty (PLR/TI) avait tenté, sans succès, d’entrer en contact quelques semaines plus tôt avec le colonel dans le cadre d’une opération baptisée «Agenda 1». Il ne s’agit pas de l’unique plan de «diplomatie parallèle» déployé depuis le début de l’affaire.

Début juin, le DFAE suspend les négociations en cours avec le premier ministre libyen pour permettre à une médiation au niveau présidentiel de prendre place…

Attaques à L’Aquila

10 juillet 2009: Mouammar Kadhafi attaque la Suisse lors du G8 à L’Aquila (Italie). Il l’accuse de «financer le terrorisme international» et déclare vouloir démanteler le pays. Stefano Lazorotto, le nouveau chargé d’affaires suisse nommé pour la Libye, vient toutefois de recevoir son visa, après plusieurs semaines de blocage. Tripoli continue de souffler le chaud et le froid et d’envoyer des signaux contradictoires.

Quelques jours après, Micheline Calmy-Rey s’aventure à déclarer dans L’I llustré que la Suisse est «à deux millimètres d’un accord».

L’action présidentielle

Jeudi 20 août, Hans-Rudolf Merz effectue un voyage express à Tripoli qui fait couler beaucoup d’encre. La veille, il avait dit à ses collègues ne pas penser s’y rendre avant de changer d’avis dans la soirée, suite à un contact avec le premier ministre libyen. Dans sa mallette, une ébauche d’accord et des recommandations du DFAE sur ce qui est acceptable ou non pour la Suisse. Ainsi que le chef de la Division politique II des Affaires étrangères.

Les choses ne se passent pas comme prévu. Le président ne rencontre pas Mouammar Kadhafi. L’a-t-il appris sur le tarmac de Tripoli comme évoqué dans un premier temps? Non. Hans-Rudolf Merz le savait depuis plusieurs jours, avouera-t-il plus tard. Certaines sources affirment aujour­d’hui que le colonel était disposé, après la signature de l’accord, à le rencontrer. Mais, sans véritables garanties, Hans-Rudolf Merz aurait préféré reprendre l’avion.

A Tripoli, le président de la Confédération signe surtout un document où la Suisse présente des «excuses» et non des «regrets» et accepte l’instauration d’un tribunal arbitral international qui ne se penchera que sur les circonstances de l’arrestation d’Hannibal qualifiée d’«injustifiée» et pas sur les dommages subis par les entreprises suisses en Libye touchées par les sanctions.

Micheline Calmy-Rey et la Division du droit international public (DDIP) ne sont informées de la teneur exacte du nouvel accord qu’en même temps que l’opinion publique: lorsque le département de Hans-Rudolf Merz publie le document sur son site internet. Grincements de dents et malaise. Les critiques contre le président, qui ne voulait pas rentrer les mains vides, sont acerbes. «Il ne s’est pas contenté de s’aplatir devant Kadhafi, il a fait la danse du ventre en plus!» lance un observateur.

Lors de la conférence de presse de Hans-Rudolf Merz à Berne, des journalistes recevront un SMS en provenance du DFAE. Le message précise que la DDIP n’a pas avalisé les dernières concessions acceptées. Une manière de rappeler que le DFAE ne prévoyait ni excuses ni tribunal arbitral. Autre point contesté de l’accord: le fait que le gouvernement suisse s’engage à l’avenir à traiter les citoyens et officiels libyens avec plus d’égards…

Jean Ziegler, qui a été consulté par le DFAE dans ce dossier pour ses contacts privilégiés avec la Libye, sort de ses gonds: «Toutes les revendications de Tripoli ont été acceptées. Merz a saboté un an de minutieuses négociations du DFAE pour revenir au point de départ!» Il rappelle que Charles Poncet, l’avocat de la partie libyenne, a eu droit à un avion affrété par Tripoli, le 9 août, pour finaliser l’accord. La réalité est plus complexe: le président a cédé sur bien des points, mais la Libye avait des revendications encore plus ambitieuses, notamment d’ordre financier. Elle voulait aussi obliger les policiers genevois à suivre des cours de savoir-vivre. Des revendications qui auraient été revues à la hausse à la dernière minute.

Les cantons en colère

Le canton de Genève, qui n’a pas été davantage consulté, est furieux. Le jour où Hans-Rudolf Merz présente les excuses de la Suisse et accepte la mise sur pied d’un tribunal arbitral international, David Hiler sort de ses gonds: ce dispositif met le canton de Genève dans une situation de vulnérabilité et d’incertitude qu’il juge insupportable. «Il n’y avait aucune obligation de coupler les excuses avec la mise sur pied d’un tribunal arbitral. Nous aurions pu comprendre qu’une solution ou une attitude pas forcément agréable pour Genève soit adoptée par le Conseil fédéral pour sortir du blocage, mais ce qui nous inquiète, c’est que l’accord signé par M. Merz ne nous sort pas d’affaire.»

En colère contre l’ingérence de la Confédération dans les décisions cantonales, l’exécutif genevois en appelle au soutien des autres cantons, qui répondent à l’appel au nom du fédéralisme.

Guerre des nerfs

Le 25 août, alors que la Berne fédérale se mure dans un silence total, un avion du Conseil fédéral décolle à 12h30 de l’aéroport de Belp (BE). Le Falcon 50 revient trois jours plus tard, sans les otages… mais avec leurs bagages. Tripoli exige qu’ils quittent le pays «comme de simples hommes d’affaires». Un feu vert des autorités judiciaires libyennes est aussi attendu. Le clan Kadhafi temporise et joue, une fois de plus, avec les nerfs des Suisses.