Il y a trente ans, la révolution menée contre le shah d’Iran aboutit rapidement à la prise du pouvoir par les clercs enturbannés. Elle fut pourtant menée sous la bannière d’un éventail de groupes aussi divers que les religieux, les démocrates, les nationalistes, ou encore les communistes… Leur slogan fédérateur de l’époque: «Révolution, liberté, République islamique». Enfermées dans les tiroirs de l’Histoire, ces différentes forces n’ont cessé, depuis, de batailler pour un minimum d’espace d’expression. Ce sont elles qui réapparaissent discrètement, ces jours-ci, dans les rues de Téhéran, à l’occasion des rassemblements pacifiques qui ont lieu sur de grandes places publiques. Et qui présentent, aux yeux d’une partie de l’establishment iranien un danger pour la République islamique d’Iran, même si aucune d’elles ne daigne remettre en cause son fondement.

Ni dictature, ni démocratie, le système iranien repose, depuis 1979, sur le principe assez complexe du velayat-e faghi. Au sommet de la pyramide, un homme, le guide suprême dispose du dernier mot sur les affaires de l’Etat. Il contrôle l’armée, la police et la justice. Depuis la mort de l’imam Khomeiny, c’est son successeur, l’ayatollah Khamenei, qui est aux commandes.

Mais, paradoxe: en dessous de lui, se trouvent toute une série d’institutions élues par la population au suffrage universel direct: les conseils municipaux, le parlement (290 députés), l’Assemblée des experts, le président. Leurs candidatures sont, certes, présélectionnées par le Conseil des Gardiens, sorte de conseil constitutionnel, composé de 12 membres, et dont le chef est directement nommé par le guide.

Cependant, les résultats peuvent également réserver des surprises, comme l’élection d’un président réformateur, Mohammad Khatami, en 1997 (et sa réélection en 2001). Ce dernier fut à l’initiative d’une série de mesures inédites en République islamique d’Iran: assouplissement de la censure, ouverture sur l’Occident, désignation d’une femme au poste de vice-présidente.

Ouverture au débat

L’existence de différents centres de pouvoir et de contre-pouvoir offre aussi une place parfois étonnante à la critique. Exemple: la récente démission, lors du premier mandat du très contesté Mahmoud Ahmadinejad, du ministre de l’Intérieur, Ali Kordan, sous la pression de la majorité parlementaire. Motif avancé: l’homme avait falsifié ses diplômes universitaires.

Au fil des années, la traditionnelle cité sainte de Qom, berceau de la révolution islamique, s’est également ouverte au débat. Certains oulémas, comme l’ayatollah Montazeri, osent y mettre en cause le sacro-saint principe du velayat-e faghi. Et donc, indirectement, le pouvoir de l’ayatollah Khamenei.

C’est bien là que le bât blesse. «Pour le guide – ou tout au moins son entourage – fidèle aux valeurs de la révolution islamique du début des années 80, trop d’ouverture signifie une mise en péril du système», relève un ancien diplomate occidental en poste à Téhéran. En 2004, la reprise en main est radicale. Elle s’illustre par la disqualification, par le Conseil des Gardiens – proche du guide – de plus de 2000 candidats réformistes au nouveau parlement. L’année suivante, le retour en force des ultras du régime se confirme avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad. D’autant plus que son rival principal aux élections de l’époque, l’ex-président Hachemi Rafsandjani, un puissant ayatollah conservateur mais pragmatique, est perçu comme un danger potentiel.

«Pour le guide, Ahmadinejad s’est imposé comme la meilleure option: un homme qui partage la même bonne vieille idéologie révolutionnaire, qui est soutenue par les Gardiens de la révolution et par certains religieux fondamentalistes, surtout en face du redoutable Rafsandjani», poursuit le diplomate.

Une population plurielle

Mais avec ses déclarations messianiques et ses discours va-t-en-guerre, le président trouble-fête se fait vite de nombreux ennemis à la fois du côté des réformistes (comme Mohammad Khatami) et des conservateurs traditionalistes (tels que Rafsandjani ou encore Ali Larijani, l’actuel président du parlement). Ce sont ces derniers qui se sont principalement ligués contre lui, en soutenant, pendant la dernière campagne présidentielle, son rival Mir Hossein Moussavi, un ex-premier ministre dans les années 80. Aujourd’hui, à la surprise générale, la «vague verte» de Moussavi, qui déferle quotidiennement dans les rues pour protester contre «la mise en scène électorale» de vendredi dernier est en train de fédérer également derrière elle, une troisième mouvance jusqu’ici silencieuse: celle d’une population plurielle, où se mêlent à la fois de pieux musulmans, des intellectuels laïcs, des femmes, des étudiants, des minorités ethniques (Kurdes, Baloutches, Azéris…). Un pouvoir de l’ombre désormais visible qui pourrait, sur le long terme, pousser le système à reconsidérer sa politique. A moins que ce soit l’option répressive qui finisse par prendre le dessus.