Urgence et défaillances

Médecin interniste et urgentiste, Thomas Nierle partage son temps entre l’Hôpital de Moutieret la section suissede Médecins sans frontières, qu’il préside depuis mai. Engagée en Afrique contre Ebola,l’ONG dénonceles déficiencesde la communauté internationale

Le Temps: La section suisse de Médecins sans frontières (MSF) doit-elle aussi renvoyer des malades d’Ebola faute de places dans ses centres d’isolement?

Thomas Nierle: Nous avons ouvert une structure de 100 lits dans le nord du Liberia et, pour l’instant, il y a encore quelques places. C’est à Monrovia que la situation est la plus dramatique. Nos collègues de MSF-Belgique sont obligés de refuser des patients parce que les centres sont complètement débordés. Rien que dans la capitale, il faut immédiatement 800 lits supplémentaires. S’il n’y a pas de mobilisation internationale massive, il est illusoire d’inverser la courbe épidémique, qui est exponentielle ces dernières semaines.

– MSF-Suisse était présente dans la région de Guéckédou, en Guinée, là où l’épidémie s’est déclarée. Comment se fait-il que la situation a échappé à tout contrôle?

– Est-ce que nous aurions pu réagir plus vite? Rétrospectivement, le premier cas est apparu en décembre 2013 et nous avons installé un centre d’isolement en mars. La population guinéenne n’avait jamais été confrontée à Ebola. Il a fallu du temps pour que l’alerte soit donnée. Notre réponse initiale était adéquate pour une épidémie circonscrite. Sauf que dans cette région, les gens se déplacent beaucoup. La même ethnie vit à cheval sur la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone. Déjà fin mars, nous avions prévenu qu’il s’agissait d’une épidémie sans précédent. Les gouvernements du Liberia et de la Sierra Leone ont d’abord minimisé la situation pour ne pas créer la panique. Même chose pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces vingt dernières années, nous sommes intervenus contre toutes les épidémies d’Ebola. Nous avons bien involontairement créé une sorte de monopole sur cette maladie. En parallèle, d’autres acteurs, l’OMS surtout, se sont désinvestis. On a trop compté sur MSF pour régler le problème. Mais, dès le mois de mai, nous avons prévenu que nous ne pourrions pas faire face sans renforts.

– Vous réclamez le déploiement de moyens militaires, mais MSF a toujours dénoncé le mélange des genres entre action humanitaire et militaire. N’est-ce pas contradictoire?

– Il s’agit d’une crise exceptionnelle. Or, certains pays disposent d’unités formées aux menaces biologiques, des unités civiles mais surtout militaires. Les gouvernements d’Afrique de l’Ouest font ce qu’ils peuvent, mais ils manquent désespérément de spécialistes qui puissent mettre en place des centres de traitement et travailler dans ces environnements très sécurisés. Les armées doivent dépêcher leurs médecins militaires mais en aucun cas imposer des quarantaines contre la volonté des populations, des mesures qui n’ont en rien jugulé l’épidémie mais plutôt augmenté la méfiance.

– Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont annoncé l’envoi de détachements militaires. Cuba enverra aussi une centaine de médecins et d’infirmiers. La communauté internationale se réveille-t-elle?

– Pour l’instant, ce ne sont que des annonces. Le manque et la lenteur de la mobilisation internationale sont scandaleux. Ce qu’il faut, ce sont des acteurs qui agissent sur le terrain. Je conçois très bien la nécessité d’une coordination ou de rencontres d’experts à Genève, mais, à la fin de la journée, on n’a sauvé aucune vie. L’OMS est devenue une agence d’appui technique aux gouvernements. Mais ceux du Liberia et de Sierra Leone, après des années de guerre civile, ont besoin de bien plus que des conseils. Si la sécurité sanitaire globale est dans les mains de gouvernements aussi fragiles et de quelques organisations privées comme MSF, on a du souci à se faire.

– Trouvez-vous encore des volontaires pour partir en Afrique de l’Ouest?

– Près de 200 internationaux sont sur place aux côtés des 1800 employés locaux de MSF. Les expatriés partent pour des missions qui ne dépassent pas deux mois. C’est très éprouvant. Les soignants travaillent en combinaison étanche par 35 degrés. Après vingt minutes, ils sont inondés par la sueur. Il est impossible de tenir plus d’une heure. Il faut alors ressortir, enlever la combinaison, se désinfecter. C’est aussi très dur car il n’existe pas de traitement contre Ebola. Dans de très nombreux cas, on ne peut que fournir des soins palliatifs et accompagner les personnes vers la mort. Les patients et les soignants reçoivent une aide psychologique. La peur de la contamination est omniprésente, surtout à l’extérieur des centres, où le virus peut être partout, même si le risque de contamination reste très faible.

Si l’un de vos volontaires est infecté, comment l’évacuerez-vous?

– Le cas ne s’est heureusement pas présenté. Mais cela serait compliqué. Car seuls des avions spécialement équipés – surtout militaires – peuvent rapatrier un malade contagieux, et la Suisse n’en a pas. Il faudrait mettre les pays voisins à contribution. Le Département fédéral des affaires étrangères a entamé des négociations dans ce sens. Vu le nombre de nos employés locaux, il serait illusoire de leur garantir une évacuation en Europe. La sécurisation des places de travail est donc primordiale. La création de centres d’isolement sur place réservés au personnel soignant est envisagée par d’autres acteurs.

– La lutte contre Ebola est-elle votre plus grosse opération?

– C’est la plus intense. Cette année 2014 est vraiment exceptionnelle avec une multitude de crises humanitaires majeures, comme au Soudan du Sud, en Centrafrique ou en Syrie et en Irak.

– Etes-vous toujours présents à l’intérieur de la Syrie?

– La section suisse est la seule à avoir encore un programme chirurgical, de santé materno-infantile et d’assistance aux déplacés à Derek, dans la région kurde, dans le nord-est du pays. Les autres sections se sont largement retirées de Syrie après l’enlèvement et la libération de cinq internationaux.

– Comment avez-vous résolu cette prise d’otages?

– Les conditions de détention étaient extrêmement difficiles. Les deux femmes, dont une Suissesse, ont été libérées en avril puis les trois hommes en mai. Ils sont en train de se remettre. C’est tout ce que je peux dire, car il y a bien d’autres otages en Syrie.

– Pourquoi MSF est-elle implantée en Suisse et à Genève, est-ce avant tout pour récolter des fonds?

– La section suisse, créée au début des années 1980, est un des cinq centres opérationnels parmi les 24 sections que compte aujourd’hui MSF. Cela relativise le poids de la section suisse dans la recherche de fonds, même si les Suisses sont extrêmement généreux. Plus fondamentalement, Genève permet un accès privilégié au CICR, aux Nations unies et aux diplomates de tous les pays. Nous avons surtout une très bonne relation avec le gouvernement suisse, qui est dépositaire des Conventions de Genève. Nous devons continuer à le stimuler pour qu’il continue de promouvoir une action humanitaire neutre et impartiale. C’est une condition indispensable pour accéder aux populations dans les pays en guerre.

«Je conçois très bienla nécessité d’une coordination contre Ebola, mais sans action sur le terrain,on ne sauve aucune vie»