Activiste de la

sphère privée

Richard Hill est vice-président des relations externes du chapitre suisse de l’Internet Society. A Genève, le retraité de l’UIT lutte contre l’hégémonie américaine sur Internet et dénonce ses méthodes de surveillance

A 65 ans, Richard Hill a autant de casquettes que de nationalités. Etabli à Genève depuis 1982, le Suisso-Italo-Américain (il a renoncé depuis peu à son passeport américain) a œuvré au sein de l’Union internationale des télécommunications (UIT). Il est aussi informaticien, consultant, et vice-président des relations externes du chapitre suisse de l’Internet Society. Cette association de droit américain à vocation internationale promeut le développement et l’utilisation d’Internet dans le monde. Elle est l’autorité morale et technique la plus influente dans l’univers du réseau internet. Retraité de l’UIT depuis janvier 2013, Richard Hill s’est engagé dans l’activisme. C’est avec cette casquette qu’il lutte contre l’hégémonie américaine sur Internet et dénonce ses méthodes de surveillance.

Le Temps: En juin 2013, le déferlement des révélations Snowden a remis en lumière Genève en tant que plaque tournante de l’espionnage américain. Comment avez-vous vécu l’affaire NSA?Richard Hill: Genève est le lieu où se discutent plusieurs enjeux liés à Internet, notamment de gouvernance. Mais ce n’est pas l’endroit où l’on prend des décisions. Celles-ci se prennent unilatéralement par les Etats-Unis, même si parfois des décisions sont prises au sein des organisations internationales. Pour préciser, disons que ce sont les Américains qui dictent les conditions. A Genève, bien avant l’éclatement du scandale Edward Snowden, les diplomates qui avaient une certaine connaissance technique d’Internet savaient que ce type de surveillance avait lieu. On parlait d’ailleurs beaucoup d’Echelon [le nom du programme américain d’interception des satellites de télécommunications, ndlr].

– Imaginiez-vous la mise sur écoute de plusieurs diplomates?

– La plupart des employés de la Genève internationale – moi y compris – ont sous-estimé l’ampleur du programme de surveillance Prism. Avec Snowden, nous avons soudainement compris que les Américains allaient bien plus loin que la simple interception des satellites de communications. En fait, Washington installait des virus, des chevaux de Troie. Il a pris le contrôle d’un grand nombre de certificats tout en contraignant les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) de fournir les données de leurs utilisateurs. Nous ne suspections pas que cette surveillance était si intrusive. De plus, l’Agence nationale de sécurité (NSA) opérait en toute légalité, puisque la loi sur le contre-terrorisme l’y autorise. Ces découvertes ont beaucoup choqué les diplomates et la grande majorité des techniciens. Après on peut se poser la question suivante: est-ce que la loi américaine est conforme au droit international.

– Cette prise de conscience a-t-elle fait bouger les lignes? Les diplomates sont-ils plus précautionneux?

– Personnellement, je ne crypte rien, mais beaucoup de mes collègues n’échangent plus certaines informations sensibles par téléphone ou courrier électronique. Ils préfèrent se rencontrer pour échanger.

– Et sur le front diplomatique? L’affaire NSA a suscité l’indignation des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et de l’UE.

– Les révélations Snowden ont eu un effet remarquable sur la scène internationale. Cela a permis une nouvelle répartition des pouvoirs dans certaines négociations entre les Etats-Unis et les BRICS notamment. Ont-ils obtenu gain de cause? Non. On soupçonne d’ailleurs l’Allemagne et la France d’avoir protesté parce que les deux pays voulaient en réalité participer, eux aussi, au programme américain et obtenir les données.

– Les gains sont donc minimes…

– Depuis le début de l’affaire en juin 2013, il y a eu beaucoup de déclarations fracassantes, mais peu de mesures. Au Royaume-Uni, plusieurs plaintes ont été déposées contre le gouvernement (et l’agence britannique de renseignement GCHQ) devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Mais il s’agit d’initiatives émanant d’activistes et d’ONG. Quant aux Etats, ils n’ont rien fait.

– Pourquoi?

– Simplement parce que au sein des Five Eyes (Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande), on ne bouge pas. Il est paradoxal de constater l’immobilisme des gouvernements démocratiques lorsqu’il s’agit de défendre la confidentialité et la sphère privée sur Internet. En revanche, ils font beaucoup de bruit quand ils constatent des violations de la liberté d’expression ou de la presse.

– La Suisse est restée très discrète. Quel rôle a-t-elle pu jouer dans le programme Prism?

– Difficile à dire. Dès qu’il y a une interpellation parlementaire, le Conseil fédéral se réfugie derrière la loi. Mais d’après Snowden, nous savons qu’il existait une collaboration entre le service secret suisse (SRC) et la NSA. A quel niveau? On ne sait pas. Bon, le contraire aurait été surprenant. Les pays alliés des Américains jouent un joli petit jeu. Comme ils ne sont pas autorisés à surveiller leurs citoyens, ils délèguent cette tâche aux Etats-Unis. La Suisse a-t-elle joué ce jeu? Peut-être.

Les agences de surveillance collectent les données de manière industrielle. A l’inverse, il faut des mois pour que les gouvernements et les organisations de la Genève internationale prennent des mesures…

– Il est primordial que les deux systèmes n’évoluent pas à la même vitesse. Et pour cette raison, les gouvernements ont beaucoup de pouvoir. La précipitation peut être nuisible. Aller trop vite peut être nuisible. En 2003, Jacques Chirac avait mis son veto quant à l’invasion de l’Irak. Il avait raison. Les Américains ont préféré foncer tête baissée. On se souvient du fiasco.

– Selon vous, les Américains font fausse route en matière de surveillance?

– Je dis que d’un point de vue technologique, il y a eu des changements qui ont rendu possible l’espionnage d’Internet et de la téléphonie mobile. Parce que c’était techniquement possible, on s’est mis à collecter des données à notre insu. Etait-ce nécessaire? Gagnons-nous en sécurité?

– Quelle marge de manœuvre a la diplomatie pour inverser la vapeur?

– En théorie, il est facile de modifier un traité ou d’élaborer une déclaration qui dénonce la légalité de la surveillance au regard du droit international. En pratique, personne ne se mouille. Peut-être parce que l’affaire Snowden n’a pas suscité des manifestations de masse contre la surveillance.

– Pourquoi?

– Bonne question. Je pense que le dommage est toujours théorique. Par principe, le citoyen refuse d’être surveillé. Mais quand on lui pose personnellement la question, il répondra toujours qu’il n’a rien à cacher. Pour l’individu, l’espionnage est un grave problème au niveau global, mais pas à son échelle. C’est un enjeu diffus et impalpable.

– Le morcellement d’Internet en réseau étatique permettrait-il de limiter la surveillance?

– Je pense que la seule alternative aujourd’hui est la construction d’un Internet fédéré. A l’exemple de la Chine, la censure en moins. Les Allemands, les Russes et le Brésil y songent. On ne règle pas la surveillance, mais on limite l’espionnage global.

Les Etats se sont mis à espionner à l’insu des citoyens parce que c’était techniquement possible. Etait-ce nécessaire? Non