Ethiopie

Addis Abeba admet l'arrestation de 11 000 opposants

Malgré une timide ouverture début novembre sous la forme d’un remaniement ministériel, la répression s’accentue dans les régions Amhara et Oromo

La télévision d’Etat éthiopienne a annoncé il y a dix jours que 11 607 personnes avaient été arrêtées dans les régions oromo et amhara ainsi que dans la capitale Addis Abeba depuis le 9 octobre, date de la proclamation de l'état d’urgence censé durer six mois.

Réputé stable, le second pays d’Afrique par sa population jouit aussi d’une grande santé économique: le PIB de l’Ethiopie a crû de 10% par an de 2005 à 2010 et de 7% par année depuis 2010. Pourtant, depuis une année, les provinces du sud, de l’ouest et du nord-ouest sont secouées par des manifestations sévèrement réprimées.

Les raisons? La colère que suscite la mainmise des Tigréens sur l’Etat et la brutalité du tout-puissant Front démocratique révolutionnaire (EPRDF). Les Oromo, ethnie majoritaire du sud et de l'ouest représentant 41% de la population, ne décolèrent pas. Non seulement ils ne sont pas représentés au parlement, mais l’Etat fédéral leur a confisqué des terres situées dans leur propre région, l’Oromia. Les Amhara, qui représentent un quart de la population, ne supportent pas d’avoir été totalement écartés du pouvoir après avoir régné en maîtres sur l’Ethiopie jusqu’en 1991. C’est dans ces deux groupes ethno-linguistiques que la quasi-totalité des arrestations ont eu lieu.

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«La loi ne permet pas d’inculper directement un individu arrêté en vertu de l’état d’urgence, explique Fisseha Tekle, chercheur auprès d’Amnesty International. Elle laisse néanmoins toute latitude aux autorités éthiopiennes en termes de conditions et de durée d’incarcération.» Les conditions de détention des manifestants inquiètent aussi Felix Horne, responsable pour l’Ethiopie auprès de Human Rights Watch: «N’oublions pas que plusieurs milliers d’Ethiopiens ont été arrêtés avant la proclamation de l’état d’urgence. Très peu sont passés devant les tribunaux. Mais beaucoup de ceux qui ont été relâchés ont affirmé avoir été torturés en prison.»

Comment expliquer la «transparence» d’Addis Abeba? D’une part, cette annonce semble faire figure de menace à l’égard des contestataires. D’autre part, le nombre avancé de 11 607 personnes dissimule sans doute un nombre d’arrestations plus élevé.

Remaniement ministériel

Depuis le début du mois, le soulèvement populaire des Oromo et des Amhara s’est interrompu. Est-ce l’effet du remaniement ministériel validé le 1er novembre par le parlement, durant lequel 21 des 30 ministres ont été remplacés? «Pas du tout, répond Fisseha Tekle d’Amnesty International, c’est plutôt le résultat de la répression.»

Ce remaniement aura-t-il néanmoins une quelconque influence sur la représentation des minorités en colère? «Il s’agit bien d’une ouverture puisque deux ministres oromo sont entrés au gouvernement, admet Roland Marchal, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Mais ce remaniement est surtout un geste envers la communauté internationale.» Le chercheur dit craindre deux choses: qu’il s’agisse d’un écran de fumée permettant au gouvernement de réprimer encore plus violemment, et que cette timide ouverture soit vite abandonnée, puisque aucune transformation politique structurelle n’a été entreprise.

Pouvoir verrouillé

Quoi qu’il en soit, le remaniement ne répond pas aux deux principales exigences des populations Amhara et Oromo telles qu’elles les ont exprimées: une représentation proportionnelle à tous les échelons de l’Etat, et surtout le droit de contester les décisions gouvernementales sans se voir accuser d’extrémisme. «Aujourd’hui les citoyens mécontents n’ont d’autre droit que celui d’obéir. Le parlement de 2015 est constitué à 100% d’élus de la coalition au pouvoir, tigréens pour la plupart.»

Une ouverture politique autrement plus importante que ce remaniement sera donc nécessaire. Mais la construction fédérale éthiopienne y survivrait-elle? «La division ethnique et linguistique de l’opposition a permis aux Tigréens de se maintenir au pouvoir depuis 1991, bien qu’ils ne représentent que 6% de la population. Il est possible qu’une démocratisation et qu’une meilleure représentation des populations engendre à court terme des tensions interethniques, concède Roland Marchal. Mais l’Ethiopie ne peut demeurer éternellement un régime autoritaire.» Le maintient de sa bonne forme économique en dépend.

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