Procès

Adrien-Claude Zoller: «La détention de Kevin est arbitraire»

Adrien-Claude Zoller, fondateur et président de l’ONG Genève pour les droits de l’homme, revient sur la condamnation à 20 ans de prison de son petit-fils jeudi. Kevin, Genevois, serait impliqué dans l’assassinat de deux touristes scandinaves en décembre dernier au Maroc

Adrien-Claude Zoller a consacré une bonne partie de sa vie à la défense des droits de l’homme. Il a voyagé dans le monde entier pour combattre l’injustice sous toutes ses formes et, si rien ne le surprend plus, il garde cependant intacts ses convictions et son enthousiasme. Il ne s’attendait pourtant pas à voir son petit-fils mêlé à un double meurtre odieux. Car Adrien-Claude Zoller est le grand-père de Kevin, le Genevois condamné jeudi à 20 ans de prison pour son rôle dans l’assassinat de deux touristes scandinaves en décembre dernier au Maroc.

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La Genève internationale est le principal terrain de bataille d’Adrien-Claude Zoller et c’est dans cette arène des ONG et des organisations internationales qu’il entend porter le combat pour sauver son petit-fils des geôles marocaines car, estime-t-il, «la condamnation de Kevin est injuste et elle illustre, comme d’autres cas similaires, la situation des droits de l’homme au Maroc».

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Adrien-Claude Zoller a notamment créé à Genève l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), le Service international pour les droits de l’homme (SIDH) et, plus récemment, l’ONG Genève pour les droits de l’homme, dont il est président.

Le Temps: Pourquoi cette affaire est-elle particulièrement sensible?

Adrien-Claude Zoller: Le Maroc soigne son image: celle d’un pays où les touristes et les investisseurs sont les bienvenus car la sécurité y est garantie et où l’islam est plus modéré qu’ailleurs dans le monde arabe. Pourtant, comme ce double meurtre l’illustre, certains quartiers en périphérie des grandes villes du pays, notamment Marrakech, voient proliférer les islamistes radicaux. Les autorités marocaines veulent camoufler autant que possible ces contradictions. En se montrant particulièrement efficace dans la traque des meurtriers et impitoyable dans la sanction, le royaume chérifien montre sa détermination sans faille et tente de nous faire oublier une partie de la réalité.

En quoi cela concerne-t-il Kevin?

Si des progrès ont été réalisés au Maroc sur le plan des droits de l’homme, et cela a bénéficié à l’image du royaume, le pouvoir judiciaire n’est toujours pas indépendant. Il y a moins de sujets tabous qu’auparavant, mais il en reste, notamment tout ce qui concerne le Sahara occidental, le Code de la famille, les conditions de détention en prison et, enfin, la justice. Dans ce contexte, je ne trouve pas surprenant que l’on essaie de faire porter le chapeau à un étranger, nommément à mon petit-fils Kevin. Cela permet aux autorités marocaines de dire: «Certes, les auteurs du double meurtre sont de chez nous, mais derrière eux se trouve un Suisse qui les a entraînés. En plus, ce dernier n’est pas un musulman de souche mais un néo-converti radicalisé à Genève. L’islam marocain n’est donc pas en cause.»

Faut-il voir une motivation politique à la condamnation de Kevin?

Ce qui est sûr, c’est que Kevin n’a pas bénéficié d’un procès équitable, les droits de la défense n’ont pas été respectés et les conditions de détention ne répondent pas aux normes internationales. Et ce, en violation avec le Code civil marocain et avec les engagements pris par le Maroc sur le plan international. Dans la mesure où le procès n’a pas été équitable, la détention devient arbitraire.

Faudrait-il saisir les instances onusiennes pour demander un examen de l’affaire?

Il y a malheureusement au Maroc de nombreux cas comme celui de Kevin. Le Groupe de travail sur la détention arbitraire ou le Comité contre la torture doivent être saisis. Je ferai pression pour qu’il y ait des suites car cette condamnation me semble tout à fait injuste. Le Maroc, qui, en comparaison avec d’autres Etats, est plutôt considéré comme un bon élève, doit et peut faire mieux. Pour exemple, en ce qui concerne les disparitions forcées, le Maroc a fait des pas de géant; il est désormais un des premiers de la classe. Le royaume tient donc à soigner son image, mais il peut aussi la ruiner avec une affaire comme celle-ci et perdre ainsi beaucoup de sa crédibilité.

Entendez-vous mener ce combat tout seul?

Il faudrait que le Département fédéral des affaires étrangères montre un peu plus d’intérêt pour ce dossier et qu’il envoie un signal pour que les autorités marocaines comprennent que Berne prend l’affaire au sérieux. Didier Burkhalter l’aurait fait, je ne sais pas ce qu’il en sera avec Ignazio Cassis mais j’espère qu’il se montrera à la hauteur de ses prédécesseurs. Cependant, il faut bien comprendre que la Suisse a des relations privilégiées avec le Maroc. D’abord sur le plan économique; ensuite et surtout, sur le plan diplomatique car au sein de la machine onusienne les pays forment des groupes pour être plus forts. Nos deux pays se retrouvent très souvent dans les mêmes groupes. Ainsi, ces bonnes relations entre le Maroc et la Suisse pourraient être un atout pour faire une pression discrète sur le Maroc sans lui faire perdre la face. Mais elles pourraient aussi être un frein si nos autorités préfèrent sacrifier les droits de l’homme à une amitié sans nuage. Je crois qu’une relation de confiance entre deux Etats autorise la critique mais ce sera à Berne de choisir.

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