Centrafrique

Aéroport de Bangui: déplacés abandonnés

L’aide transite par l’aéroport de la capitale. Mais les personnes ayant fui les violences qui sont installées à côté de la piste n’en voient pas la couleur. Le récit d’une humanitaire qui a passé sept semaines sur place

Aéroport de Bangui: les déplacés vivent l’enfer

Centrafrique Les gens installés à côté de la piste ne voient pas la couleur de l’aide humanitaire

«Quand on sort de l’avion, l’immense camp de déplacés vous saute aux yeux. Les gens sont agglutinés contre les barbelés qui protègent les bâtiments de l’aéroport de Bangui. Ils se sont installés dans les carcasses d’anciens avions ou sous les ailes pour avoir un peu d’ombre.» La Norvégienne Lindis Hurum se souvient parfaitement de son arrivée dans la capitale centrafricaine pour une mission de sept semaines avec Médecins sans frontières (MSF).

Un million de déplacés

C’était le 8 décembre dernier. Quelques jours plus tôt, Bangui s’était embrasée. L’annonce de l’envoi de 1600 soldats français pour neutraliser la Séléka, mouvement à dominance musulmane, qui tenait le pays sous sa coupe depuis le mois de mars 2013, avait donné le signal de la revanche pour les bandes d’autodéfense chrétienne anti-Balaka, leurs ennemis jurés. Le cycle des représailles n’a toujours pas été enrayé. C’est maintenant les musulmans qui sont la première cible des violences et qui prennent le chemin de l’exil. Les Français n’ont pris que tardivement la mesure de la menace des anti-Balaka. Des renforts européens sont attendus début mars et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a demandé au Conseil de sécurité l’envoi immédiat de 3000 troupes supplémentaires et un commandement unifié.

Début décembre 2013, des dizaines de milliers d’habitants de Bangui avaient fui vers l’aéroport. Tous sont chrétiens. C’est pour eux l’endroit le plus sûr puisqu’il abrite les soldats français mais aussi ceux de l’Union africaine. «C’était un chaos indescriptible. Personne ne savait combien il y avait de gens. Au début, nous en avons compté 30 000. Leur nombre est monté à 100 000 entre Noël et Nouvel An, avant de diminuer», dit la Norvégienne. Selon l’ONU, près d’un million de Centrafricains ont été déplacés, soit un cinquième de la population.

Pour monter une clinique, l’équipe MSF jette son dévolu sur un bâtiment désaffecté à côté de la piste. «Nous l’avons agrandi avec trois tentes, mais davantage, c’était impossible, car il y avait trop de monde aux alentours. Chaque fois que nous voulions faire un pas en avant pour améliorer les soins, nous faisions deux pas en arrière: des tirs qui nous obligeaient à rentrer à la base à Bangui, un afflux de blessés… Le plus dur, c’était de refuser des centaines de patients chaque jour.»

Mais ce qui l’a le plus frappée, c’est le manque d’aide apportée à ce camp, littéralement situé sur la piste de l’aéroport. «Si nous parlions du fin fond de la Centrafrique, je comprendrais mieux mais, là, il s’agit de l’endroit le plus accessible du pays, dénonce la jeune femme. Le premier mois où j’étais là-bas, les gens n’ont rien reçu, à part des distributions d’eau du ­Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Et, aujour­d’hui encore, tout le monde n’a pas de bâche en plastique pour s’abriter.»

«Négligence délibérée»

L’ONU n’a pourtant pas attendu les remontrances de MSF pour réagir. A Genève, la capitale humanitaire, les porte-parole des différentes agences onusiennes alignent semaine après semaine les chiffres: le nombre de sacs de riz, de bâches, de savons ou d’ustensiles de cuisine distribués. Où est le problème?

«Ce n’est pas une situation facile», reconnaît Babar Baloch, porte-parole du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). «La sécurité est très loin d’être assurée à Bangui. MSF le sait très bien. Nous avons procédé à autant de distributions que nous avons pu, mais il est vrai que les conditions dans le camp sont épouvantables. La première priorité est de protéger la population contre les violences.» Le porte-parole pointe aussi le sous-financement de la réponse à la crise centrafricaine. L’ONU n’a reçu que 15% des sommes qu’elle réclame.

Pour MSF, les lenteurs de l’aide seraient une forme de «négligence délibérée» pour dissuader les déplacés de rester sur l’aéroport, ce que dément l’ONU. Dire que le site n’est pas adapté est un euphémisme. Chaque jour, des enfants traversent la piste. De plus, la zone est inondable. Ce qui augure mal de la saison des pluies, d’autant qu’il n’y a pas de latrines dans le camp.

Selon Lindis Hurum, le manque d’aide favorise la radicalisation des esprits. «Ces gens ont tout perdu. Ils n’ont plus que la haine. J’ai été frappée par le changement des discours au cours de ma mission. Au début, mes interlocuteurs me disaient qu’ils avaient toujours vécu en bonne intelligence avec les musulmans. Qu’il fallait désarmer tout le monde. Quand je suis partie, ils ne les considéraient même plus comme des Centrafricains. Je n’ai pas assisté moi-même à des scènes de lynchage mais j’ai vu une fois dans le camp un groupe de jeunes qui exhibaient une main comme trophée. Le plus choquant, c’était l’approbation de la foule.»

Publicité