Depuis les bureaux de l'Organisation météorologique mondiale (OMM), la vue est imprenable sur le lac Léman. Situé non loin de la place des Nations, à Genève, le bâtiment dont la forme évoque celle d'un navire est appelé «bateau» ou «paquebot». L'actuel patron, le Français Michel Jarraud, n'entend pas se prononcer sur celui qui occupait la même fonction jusqu'en 2003, le Nigérian Godwin Olu Patrick Obasi. Encore moins évoquer la forte zone de turbulences que l'organisation a traversée «du temps d'Obasi», avec entre autres une sombre affaire de détournement de fonds et de «copinage». Michel Jarraud reconnaît toutefois que «les problèmes anciens ont mis le doigt sur des faiblesses structurelles». Il dicte les nouveaux principes de la maison: «Intégrité, transparence et efficacité.» Et évoque les défis à venir: «La météorologie est de plus en plus au cœur des décisions politiques. On a du travail, qui va du développement durable à la prévention des catastrophes en passant par l'amélioration des prévisions.» Il ajoute: «L'OMM doit devenir une organisation modèle.» Point final.

Le Temps a voulu remonter la piste de l'affaire. Tâche ardue tant les bruits dans les couloirs sont feutrés et les confidences rares. Luckson Ngwira, comptable au sein du «paquebot», est une personne qui en sait beaucoup. C'est lui qui a mis au jour la vaste escroquerie en juillet 2003. Au total, 3 millions de francs détournés. Les soupçons se sont vite portés sur le Soudanais Muhammad Hassan, employé depuis 1972 et qui occupait jusqu'en 2003 le poste de responsable des formations. Il a été limogé et averti qu'il serait convoqué devant un juge. L'homme a aussitôt disparu en prenant soin de vider ses comptes bancaires. Les autorités suisses le recherchent toujours via Interpol. Interrogé par le New York Times en février, Luckson Ngwira laisse entendre qu'il a longtemps hésité avant de faire part de ses suspicions envers Muhammad Hassan. Par peur de représailles car «Muhammad était très proche de notre secrétaire général, M. Obasi.» Approché par Le Temps, Luckson Ngwira n'a pas donné suite. «On a déformé mes propos, je ne parle plus», justifie-t-il.

Autre piste: le Corso, un restaurant du cour de Rive, à Genève. Selon le Sunday Telegraph du 13 février dernier, Muhammad Hassan en avait acquis la gérance. Ce qui n'étonne personne à l'OMM. Il était de notoriété publique que le Soudanais menait une double vie, fonctionnaire onusien et homme d'affaires (import-export, restauration), «ce que les statuts de l'ONU prohibent, à moins que ce ne soit approuvé en haut lieu, ce qui est rare», prévient Joachim Muller, le directeur des ressources humaines de l'OMM. Le Corso est fermé depuis plus de deux ans. Les commerçants du coin se souviennent bien d'un Hassan «qui recevait du bon monde», mais «Ali, pas Muhammad.»

Puissant réseau d'amitiés

Méprise? Sans doute. Le Registre du commerce genevois indique qu'Elkhalil Ali Hassan, du Soudan, a été le gérant du Corso et que sa société a été dissoute par suite de faillite. L'homme s'est refait une santé et a ouvert une auberge dans la campagne genevoise. «Je démens les propos du Sunday Telegraph, argue-t-il d'entrée. Muhammad Hassan n'a jamais eu le Corso, j'en étais le gérant et je n'ai jamais travaillé avec lui. Je vais demander un droit de réponse, car ma réputation est en jeu.»

Elkhalil Ali Hassan, qui se présente comme le président de la communauté soudanaise de Genève, connaît néanmoins Muhammad Hassan. «On le voyait souvent avec son patron dans les restaurants, dont le mien, poursuit-il. Muhammad se vantait d'être comme chez lui à l'OMM, le soir il travaillait tard dans son bureau pour son propre business, il se servait en toute liberté du téléphone et du fax.»

Retour dans les alentours du «bateau». Une langue se délie: «Poser des problèmes à Muhammad revenait à en poser aussi à M. Obasi. Le premier aidait le second à demeurer solidement accroché à son poste, il assurait sa réélection à la tête de l'OMM en faisant jouer un puissant réseau d'amitiés, les invités qui étaient aussi les futurs électeurs étaient toujours reçus en grande pompe à Genève.»

Pour services rendus, Godwin Olu Patrick Obasi aurait-il fermé les yeux sur les agissements peu éthiques de son responsable des formations? On ne répond évidemment pas à ce genre de question à l'OMM. Mais on a, semble-t-il, unanimement salué la fin du mandat d'Obasi. Un départ au forceps puisqu'il a fallu changer certaines règles du jeu «pour éviter qu'il ne se représente». Après cinq mandats de quatre années, un record à l'ONU, l'indéboulonnable Obasi a été poussé vers la sortie fin 2003, tandis que «disparaissait» à la même époque Muhammad Hassan. Il n'y a aucun lien entre ces deux événements, assure-t-on.