Jean-Michel Lambert n’aura pas survécu à la relance de l’affaire Villemin. Premier juge d’instruction à piloter l’enquête à 32 ans, après la disparition du petit Grégory Villemin le 16 octobre 1984 à Lépanges-sur-Vologne (Vosges), le magistrat vivait depuis une dizaine d’années au Mans (Sarthe), où il avait achevé sa carrière judiciaire après un long passage à Bourg en Bresse (Ain), dans l’ombre de cette tragédie qui l’avait marqué de façon indélébile.

Il a été retrouvé mardi soir par une voisine, un sac de plastique sur la tête. Les premiers éléments de l’enquête judiciaire ont confirmé son suicide, et le parquet du Mans a demandé une autopsie. Il se serait donné la mort alors que son épouse était éloignée de leur domicile, probablement poussé à bout par les dernières révélations sur cette affaire, dont la publication par BFM TV des extraits des carnets de son successeur Maurice Simon, nommé en 1987 et décédé d’une crise cardiaque trois ans plus tard. Une nouvelle bombe médiatique dans un dossier pollué depuis le début par le voyeurisme des journalistes et leur interaction avec la justice et les gendarmes. Une dizaine de livres ont été écrits depuis trente ans sur cette affaire. Une mini-série télévisée documentaire en a aussi été tirée.

Des aveux rétractés

Fiasco judiciaire? Malédiction de la Vologne? Preuve du déraillement d’un système ?Erreurs humaines à répétition? Le seul fait que la justice convoque en juin dernier les grands-parents paternels de Grégory, pour aboutir à la mise en examen d’un grand-oncle de l’enfant, et à l’incarcération de la belle-sœur de Bernard Laroche – le cousin du père de Grégory tué par ce dernier qui le considérait comme coupable – a replongé la France dans les affres d’un mystère resté entier. Au cœur de celui-ci, deux femmes aujourd’hui face à face, l’une en liberté et l’autre en détention.

Lire aussi: Le logiciel AnaCrim a été utilisé pour l'affaire Grégory

 

D’une part Christine Villemin, 57 ans, mère de Grégory - que le juge Lambert, fasciné par sa personnalité, considéra très vite comme coupable - réinstallée avec son époux Jean-Marie dans la région parisienne (condamné en 1993 à 5 ans de prison avec sursis), où ils demeurent l’un comme l’autre cloîtrés dans le silence. De l’autre, Murielle Bolle, 48 ans, 15 ans au moment des faits, détenue depuis le 28 juin et inculpée pour enlèvement. C’est sur elle aujourd’hui que repose tout l’argumentaire des gendarmes qui ont patiemment repris l’écheveau des investigations, procédant à une série d'interpellations depuis le 14 juin. Les enquêteurs estiment que l’adolescente avait dit vrai en 1984 lorsqu’elle avait avoué, aussitôt après le meurtre du petit Grégory, avoir participé à son kidnapping à la demande de Bernard Laroche. Des aveux qu’elle avait rétractés trois jours après, pour innocenter son beau-frère… Après être retournée dans sa famille, sur autorisation du juge Jean-Michel Lambert, parti ensuite en week-end.

«Le désordre intellectuel du juge Lambert»

Que s’est-il donc passé dans la famille Laroche entre le 2 et le 5 novembre 1984, soit entre les premiers aveux de Murielle Bolle et sa rétractation qui mena l’instruction au chaos que l’on connaît? C’est cette interrogation qui, toute sa carrière, hanta le juge Lambert dont la conviction de l’innocence de Bernard Laroche, fut encore répétée lors de la publication en 2014 de son livre De combien d’injustices suis-je coupable? «Il est innocent. Si on reconstitue l’emploi du temps qui aurait fait de lui l’assassin, on réalise que ça ne tient pas. Je m’apprêtais à rendre un non-lieu quelques semaines après l’avoir libéré, son assassinat ne m’en a pas laissé le temps», assénait alors le magistrat devant la presse, trente ans après les faits, refusant de prendre en considération une autre théorie redevenue crédible ces jours-ci: celle d’un retournement de Murielle Bolle qui aurait, de retour chez elle après ses premières auditions en 1984, été violentée par sa famille pour innocenter son beau-frère. Le juge Simon, successeur du juge Lambert, sera expéditif dans ses carnets, présentés mardi comme une «bombe» par BFM TV: «On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes […] ou le désordre intellectuel du juge Lambert. Je suis en présence de l’erreur judiciaire dans toute son horreur.»

Pourquoi, si tel est le cas, une telle obstination du magistrat décédé mardi dont toute la carrière porta ensuite le sceau de la Vologne? La réponse, à entendre plusieurs témoins de l’époque, tient à deux réalités: la pression des médias et la personnalité de Christine Villemin, qui bénéficia d’un non-lieu en 1993.

Voyeurisme et erreurs judiciaires

La mère de Grégory fut rendue célèbre par un long reportage littéraire publié en juillet 1985 dans Libération par l’écrivaine Marguerite Duras, qui avait demandé à la rencontrer. Son titre: Sublime, forcément sublime… La théorie durassienne est celle de l’infanticide, résultat d’une «oppression millénaire exercée sur la femme». Christine Villemin devient potentiellement meurtrière de son enfant de 4 ans, jeté les pieds liés dans la rivière. Le juge Lambert, courtisé par journalistes et artistes dont Léo Ferré, croit en cette théorie. «Il était fasciné par cette femme. Il avait fini par la croire forcément coupable», explique la journaliste du Parisien Catherine Tardrew, qui suivit l’affaire. La vie du magistrat se retrouve brisée. «Nous allons tourner autour de deux problèmes: Christine Villemin a-t-elle oui ou non posté […] la fameuse lettre de revendication du crime? La petite Murielle Bolle a-t-elle oui ou non négligé le car de ramassage […] pour partir avec Laroche?» justifie, après son arrivée dans les Vosges, le juge défunt Maurice Simon dans ses carnets dont l’intégralité reste à connaître.

La pression médiatique ensuite. Aucune affaire judiciaire française n’aura, depuis trente ans, connu pareil retentissement. Tout y est: le portrait d’une famille populaire de l’est de la France rongée par les rancœurs et les rivalités, la personnalité mutique de Christine Villemin, les jalousies familiales provoquées par une promotion du père de Grégory, le meurtre de Bernard Laroche par celui-ci, l’amateurisme des gendarmes qui refusèrent systématiquement d'être dessaisis de cette enquête bien trop complexe pour leurs effectifs de l’époque dans cette région, la guerre entre la gendarmerie et la police judiciaire de Nancy, la condamnation de l’Etat, en 2002, pour ne pas avoir protégé Bernard Laroche…

Un livre signé par la journaliste Laurence Lacour, Le Bûcher des innocents (Ed. les Arènes), retrace pas à pas cette descente aux enfers, mélange de voyeurisme, d’incompétences et d’erreurs rendues possibles par l’absence, en 1984, des expertises ADN et autres progrès de la police scientifique disponibles depuis lors, et au cœur de la reprise des investigations. «J’espère que tu mourras de chagrin, le chef», avait écrit en 1984 au père du petit Grégory le fameux «corbeau» soupçonné d’avoir commandité le meurtre de l’enfant. Le juge Jean-Michel Lambert a, mardi soir, exaucé sa funeste prédiction. Conclusion de Pascale Robert-Diard, respectée chroniqueuse judiciaire du Monde: « Sa mort nous laisse avec cette question: de combien de mots sommes nous coupables ?»