Mardi, Donald Trump n’a pas uniquement gracié deux dindes, Peas et Carrots, pour la traditionnelle fête de Thanksgiving. Il a surtout déclenché des commentaires outrés en s’exprimant sur l’affaire Khashoggi. Dans un communiqué sidérant, le président des Etats-Unis confirme sa loyauté inébranlable envers l’Arabie saoudite: pour lui, préserver une alliance historique jugée stratégique et des contrats mirobolants passe clairement avant la condamnation ferme d’un meurtre sordide. Au diable la justice et les droits de l’homme, privilégions les intérêts économiques et géopolitiques, pourrait-on résumer crûment. 

Les réactions sont vives. Y compris dans son propre camp. La Maison-Blanche s’est muée en «agence de relations publiques» pour le prince héritier saoudien, dénonce par exemple le sénateur républicain Bob Corker, sur Twitter.

«Peut-être, peut-être pas!»

Le président des Etats-Unis n’exclut pas l’implication du prince héritier Mohammed ben Salmane, dit MBS, dans la mort de Jamal Khashoggi, tué le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite en Turquie. Mais, pour lui, la bonne relation entre Washington et Riyad prime, et il le fait clairement savoir. Dans son communiqué de sept paragraphes, il déclare: «Il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet événement tragique – peut-être, peut-être pas!»

«Les Etats-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite», poursuit-il, en ajoutant que ses autorités considèrent Khashoggi comme un «ennemi de l’Etat et un membre des Frères musulmans». Sur ce dernier point, il se montre d’ailleurs plus royaliste que les Saoudiens: les officiels du régime n’ont jamais proféré ces accusations publiquement.

Virulente charge contre l'Iran

Non seulement Donald Trump banalise le meurtre d’un journaliste qui vivait aux Etats-Unis, mais il court-circuite les conclusions des agences de renseignement, pour lesquelles il n’y aurait plus de doutes quant à la responsabilité de MBS. Dans le communiqué intitulé «Le monde est dangereux!», il s’adonne d’abord à une virulente charge contre l’Iran, «premier sponsor mondial du terrorisme», histoire de justifier la nécessité d’une relation privilégiée avec l’Arabie saoudite.

Pour lui, l’Iran est «responsable d’une guerre sanglante par procuration contre l’Arabie saoudite au Yémen, tente de déstabiliser la fragile tentative de démocratie de l’Irak, soutient le groupe terroriste Hezbollah au Liban, soutient le dictateur Bachar el-Assad en Syrie [qui a tué des millions de ses propres citoyens], et bien plus».

Des contrats faramineux

Trump met ensuite en avant l’aspect commercial: il évoque les promesses de méga-contrats pour 450 milliards de dollars, dont 110 milliards dans le domaine de l’armement pour «lutter contre la menace iranienne». Des promesses ramenées de son voyage en Arabie saoudite en mai 2017, quand il avait esquissé une danse des sabres avec le roi Salmane. Déjà, sa lune de miel avec Riyad ne faisait pas l’ombre d’un doute; la famille royale lui a déroulé le tapis rouge, ravie de tourner la page de l’ère Obama. Aussi choquante qu’elle puisse être considérée, la réaction du président américain à l’affaire Khashoggi était en ce sens plus que prévisible.

Il évoque aussi la baisse du prix du pétrole – mercredi, dans un tweet, il a été jusqu’à remercier l’Arabie saoudite – et clôt ainsi son communiqué: «En tant que président des Etats-Unis, j’ai l’intention de veiller à ce que, dans un monde très dangereux, les Etats-Unis défendent leurs intérêts nationaux et contestent vigoureusement les pays qui veulent nous faire du mal. Cela s’appelle simplement l’Amérique d’abord!»

Une déclaration «honteuse et embarrassante»

C’est au contraire «l’Arabie saoudite d’abord», réagit le sénateur républicain Rand Paul, sur Twitter. Comme d’autres élus du Congrès, il veut davantage que des sanctions contre les personnes impliquées dans le meurtre: il revendique une suspension de la vente d’armes à Riyad.

Quant à Nicholas Burns, un ex-diplomate américain, il qualifie la déclaration de Trump de «honteuse» et d'«embarrassante»: «Il cite sans recul les calomnies proférées par MBS selon lesquelles Khashoggi était un traître. Il avance que les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de s’aliéner Riyad à cause du pétrole et de l’Iran. Il reste muet sur notre intérêt le plus grand: la justice.»

Pas question de décevoir Riyad

Pour le Washington Post, pour lequel travaillait le journaliste dont le corps démembré n’a d’ailleurs toujours pas été retrouvé, Trump calomnie clairement Khashoggi et «trahit les valeurs américaines». «Comme dans le cas de l’ingérence du président russe, Vladimir Poutine, dans les élections de 2016, M. Trump justifie son affinité avec un dirigeant brutal et imprudent en faisant fi des conclusions de la communauté américaine du renseignement», dénonce le journal dans un éditorial.

Il va plus loin: «L’assassinat, révélé dans tous ses détails inhumains par un enregistrement audio turc et suivi d’un flot de mensonges révisant les mensonges antérieurs du régime saoudien, semblait refléter l’arrogance d’une race croissante de dirigeants autocratiques imperméables à la honte ou au jugement moral. M. Trump les confirme dans leur impunité.»

Désormais, malgré les nouvelles preuves qui pourraient tomber, le message du président américain est clair: pas question de décevoir Riyad. Même les rapports les plus dévastateurs sur les violations des droits humains ne devraient rien y changer.