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Affaire Le Pen: comment tuer son père en politique (et comment ça peut se passer autrement)

Alors que le bureau exécutif du Front national a exclu ce jeudi 20 août du parti son fondateur, Jean-Marie Le Pen, brouillé avec sa fille Marine, sans prétention, un petit jeu des sept familles politiques françaises qui ont la politique dans le sang

Famille: je tue mon père

Marine et Jean-Marie Le Pen. «On n’est jamais trahi que par les siens…», a d’abord réagi Jean-Marie Le Pen, dans l’hebdomadaire d’extrême droite «Rivarol», après avoir été désavoué par sa fille Marine en avril sur Europe 1 pour ses propos une nouvelle fois répétés sur les chambres à gaz à BFM-TV et RMC, et dans le même «Rivarol». Le dialogue entre le Menhir et la benjamine de ses trois filles s’est ensuite durci, par médias interposés: «Marine Le Pen souhaite ma mort, peut être», le 9 avril. Réponse cinglante de la fille, le soir même: «Jean-Marie Le Pen devrait peut-être arrêter ses responsabilités politiques.» «Une félonie! […] C’est déshonorant d’avoir le même nom que la présidente du FN», répond ensuite le père, qui affirme répudier sa fille: «Je ne reconnais pas de liens avec quelqu’un qui me trahit de façon aussi scandaleuse.» Audace supplémentaire, il annonce aussi qu’il «ne souhaite pas, pour l’instant, sa victoire à l’élection présidentielle de 2017». Marine encaisse, et perd trois combats judiciaires en tentant d’exfiltrer d’un parti qui se veut désormais respectable son père devenu le papi gâteux qui dit des horreurs aux repas de mariage. C’es chose faite depuis ce jeudi. Mais que c’est dur, de trier dans l’héritage de papa.

Famille: mon père m’a tuée

Jean-Marie et Marie-Caroline Le Pen. Le combat entre les deux figures d’extrême droite rappelle celui qui avait opposé Jean-Marie Le Pen à la première de ses filles, Marie-Caroline. L’aînée des Le Pen était en 1997 une élue en vue du FN, sur la pente ascendante, jusqu’à ce fameux jour où son père est venu lui apporter son soutien lors de sa candidature à Mantes-la-Jolie, en banlieue parisienne: non seulement le patriarche s’en est pris physiquement à la candidate socialiste, adversaire de sa fille, mais ses insultes à un manifestant filmées en direct «J’vais t’faire courir, tu vas voir, rouquin, pédé…» ont abouti à l’échec électoral de Marie-Caroline, et ruiné définitivement son image. Rien d’étonnant à ce qu’en 1998, elle tente la première d’écarter son père en se rangeant du côté des contestataires de Bruno Mégret, alors délégué général du FN. Choisir les Modernes contre les Anciens lui vaudra sa perte. Car Jean-Marie Le Pen ne pardonne pas, et le père et la fille avaient beaucoup d’intérêts financiers en commun. Guérilla judiciaire et procès coûteux, mise en faillite de leur société, bisbille sur les parts dans leur maison de la-Trinité-sur-Mer… «C’est quelqu’un qui a disparu de ma vie. Je ne la reconnais pas. Sa perte ne m’a pas affecté car elle ne mérite pas mon estime»: des années plus tard, le pater familias ne pardonne rien.

Famille: dans les pas de papa

Martine Aubry et Jacques Delors. Les militants socialistes sont divisés sur le cas Martine Aubry. Certains apprécient le caractère bien à gauche et bien tranché de l’ancienne ministre du Travail, mère des 35 heures, et qui a même failli s’opposer à Manuel Valls avant le dernier congrès du PS, critiquant son gouvernement qu’elle juge trop favorable au patronat. Mais d’autres soupçonnent que ce soit l’amour pour elle de son père, Jacques Delors, qui ait dissuadé l’ancien président de la Commission européenne d’être candidat à l’élection présidentielle de 1995, se retirant de la course pour préserver les futures chances de sa fille: un choix qui aurait privé la France d’un personnage brillant, social-démocrate très sensible aux questions économiques, et moins dogmatique, paraît-il. L’histoire ne repasse pas les plats: à la primaire socialiste de 2011, Martine Aubry rate l’investiture. Pas de préférence familiale au sein du PS: l’actuelle maire de Lille s’est frayé seule son chemin dans la jungle socialiste et n’a jamais travaillé dans l’entourage de son père, dont elle se serait même parfois plainte qu’il s’intéresse plus à d’autres jeunes pousses du PS qu’à elle-même. «Mon père ne m’a jamais fait un compliment» a-t-elle même déclaré dans une interview en 1997. Leurs différences politiques n’empêchent pas Martine Aubry et Jacques Delors d’être très liés et de se téléphoner tous les jours.

Famille: la gloire de mon père

Claude et Jacques Chirac. La fille cadette de l’ancien président français n’a travaillé qu’un an dans l’agence de communication RSCG avant de rejoindre le staff politique de son père, alors maire de Paris, en 1989. Elle passe les 18 années suivantes dans l’ombre du grand homme qu’elle appelle toujours «Chirac» en public, contribuant à le propulser de l’Hôtel de ville à l’Elysée, une ombre de plus en plus lumineuse puisqu’elle joue un rôle prépondérant dans la communication et les campagnes politiques du président, autorisant ou non telle interview, tel photographe, et participant à de très nombreux événements dans leurs coulisses. A la fin de la présidence de Jacques Chirac, elle est embauchée par le groupe de François Pinault PPR comme directrice de communication, qu’elle quitte pour revenir dans le giron paternel trois ans plus tard, en prenant la présidence de la Fondation Jacques Chirac. Le père et la fille sont très proches et très complices; tous les deux étaient partisans de François Hollande contre Nicolas Sarkozy en 2012, et tous les deux soutiennent aujourd’hui la candidature d’Alain Juppé, toujours contre celle de Nicolas Sarkozy. Que Bernadette pourtant continue de préférer. La gloire de mon père, c’est souvent un peu, aussi, une pierre contre le château de ma mère.

Famille: mon père me fait la courte échelle

Jean et Nicolas Sarkozy. Le grand public a découvert Jean, 2e fils de l’ancien président, quand celui-ci a tout fait en 2009 pour le placer à la direction du très convoité Établissement public d’aménagement de la Défense (Epad), projet auquel les deux hommes ont finalement dû renoncer devant la bronca provoquée dans l’opinion publique comme dans le propre camp du président: le coup de pouce familial s’apparentait trop nettement à un acte flagrant de népotisme. La nomination devait pourtant cimenter le passage de relais à l’intérieur du clan Sarkozy dans le département le plus riche de France. Début 2015, la défense des intérêts paternels a poussé Jean à ne pas se représenter à sa propre réélection dans le canton de Neuilly, pour éviter une guerre fratricide qui pourrait nuire à la future candidature de son père aux prochaines présidentielles. Echange de bons procédés, Jean, titulaire d’un master en droit privé mais qui n’a pas réussi l’examen du barreau pour devenir avocat, émargerait aujourd’hui au cabinet d’avocats de son père, même s’il n’apparaît pas sur l’organigramme officiel, selon plusieurs médias.

Famille: Papa m’a dit

François et Jean-Christophe Mitterrand. Encore un président bon père qui a aidé ses enfants. A moins que ce soit l’inverse, junior qui s’occupe des basses œuvres d’un enjeu qui le dépasse? «Papamadi» est le surnom qu’avaient donné des diplomates africains à Jean-Christophe Mitterrand, du temps où le fils aîné de l’ex-président était membre puis chef de la cellule africaine de l’Elysée. Correspondant de l’AFP en Mauritanie et au Togo, Jean-Christophe Mitterrand quitte brutalement le journalisme pour entrer à l’Elysée un an après l’élection de son père, devenant à 54 ans documentaliste, conseiller puis finalement, en 1986, patron de la légendaire cellule Afrique de l’Elysée, riche d’intrigues et de négociations plus ou moins transparentes. Pour François Mitterrand, fidèle homme de clan, aider son fils lui permet aussi de conserver la politique africaine et ses secrets dans le cercle de ses intimes. En 1992 Jean-Christophe Mitterrand est embauché par la Compagnie générale des eaux, qui le licenciera quelques mois après la fin de la présidence de son père. Depuis il est devenu consultant international, et son nom est associé à plusieurs scandales (Affaires de l’Adefi, Angolagate, Brenco). Papa où t’es?

Famille: je suis double-loyal: mes parents sont séparés

Thomas Hollande, François Hollande et Ségolène Royal. Surtout, ne plus marquer de préférence: le fils aîné du couple aujourd’hui séparé a travaillé sur la campagne présidentielle sur le web pour sa mère en 2007, et sur la campagne présidentielle sur le web pour son père en 2012. Le jeune homme qui s’était fait connaître avec son t-shirt Désir d’avenir a depuis revêtu la robe noire des prétoires: loin de la politique, il est devenu avocat, spécialisé en droit social – on ne se refait pas. Thomas Hollande est intervenu dans des dossiers sensibles comme ceux de Mory-Ducros, une entreprise de transports où on lui a même dit qu’elle était en faillite «à cause de ses parents»… Thomas Hollande évite pourtant autant qu’il peut de mentionner sa puissante ascendance. Un garde du corps l’accompagne partout depuis les attentats contre «Charlie-Hebdo», parce qu’il est tout de même fils de président. En privé, Thomas Hollande affirmerait volontiers qu’il n’a aucune ambition politique à court et moyen terme. On ne peut s’empêcher de se poser évidemment la question pour le long terme. Lui qui a vécu au plus intime de sa vie privée les fractures du socialisme et son désenchantement ne pourrait-il pas un jour être le mieux placé pour réconcilier la grande famille de la gauche?
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