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Affaire Trayvon Martin: Barack Obama parle (enfin) en tant qu’Afro-Américain

«Il y a 35 ans, j’aurais pu être Trayvon Martin». Sans critiquer directement le verdict de l’affaire, le président américain a longuement et personnellement évoqué la douleur qu’il avait provoquée dans la communauté noire. Un discours qui pourrait faire date. Par notre correspondant aux Etats-Unis, Stéphane Bussard

Barack Obama a tenu vendredi un discours devant les correspondants de la Maison-Blanche qui va sans doute marquer son second mandat et sa présidence. Il a abordé la question de la race après que l’acquittement du vigile bénévole George Zimmerman, de père blanc et de mère péruvienne, a suscité un tollé dans de larges strates de la société américaine. L’homme de 29 ans a tué en février 2012, en invoquant la légitime défense, un jeune Afro-Américain de 17 ans, Trayvon Martin, qui n’était pas armé, mais qui portait une capuche en rentrant chez son père lors d’une soirée pluvieuse. L’an dernier, le président américain avait déclaré que Trayvon aurait pu être son fils. Vendredi, lors de la conférence de presse improvisée qu’il a donnée sans notes, il a déclaré que «Trayvon Martin, ç’aurait pu être moi il y a 35 ans».

En 2008, Barack Obama avait tenu un discours remarqué sur la race lors de la campagne présidentielle à Philadelphie. Sa prestation de vendredi va toutefois plus loin. Le président s’est identifié à l’angoisse d’être un jeune Noir en Amérique. Etant jeune, lui aussi, a-t-il dit, a eu parfois des sueurs froides quand il faisait ses courses et se sentait suivi. Le démocrate a bien sûr pris des précautions, précisant qu’il ne contestait en rien la qualité du travail de la Justice de Floride, des avocats de la défense et de l’accusation. Mais il a souligné que si la communauté afro-américaine a si mal réagi à l’acquittement de George Zimmerman, c’est parce qu’elle porte toujours le fardeau du passé et de son vécu qui brouille la perception des choses. Il a ainsi mis en évidence le fait que le système pénal américain est souvent biaisé en défaveur des Afro-Américains quand il s’agit de peine de mort ou de condamnations pour détention ou trafic de drogues.

Barack Obama ne s’est pas voilé la face, relevant que les jeunes Afro-Américains alimentaient de façon disproportionnée les statistiques des victimes et des auteurs d’actes de violence. Il a lui-même vécu longtemps à Chicago où il a travaillé comme organisateur communataire. Il sait de quoi il parle.

En intervenant de façon nuancée, mais engagée dans l’après-procès Zimmerman, Barack Obama s’est présenté comme jamais auparavant comme un Afro-Américain qui parle lui aussi de ses expériences et qui juge le moment opportun pour aborder la question de la race, largement éludée lors du procès de Sanford en Floride. Les pourfendeurs du racisme, qui n’a pas été éradiqué d’un coup de baguette magique avec l’élection du premier président noir de l’histoire des Etats-Unis, applaudissent le courage du président. Celui-ci a pris un risque personnel. Il suffit de voir comment les médias conservateurs ont critiqué vendredi soir sa manière d’antagoniser l’Amérique. Et une partie de la communauté afro-américaine, qui a longtemps déploré que Barack Obama n’en fasse pas davantage pour eux, voit plus que jamais dans le locataire de la Maison-Blanche son président. Vendredi soir, de nombreux Noirs se sont sentis enlacés par leur président auquel ils s’identifient davantage encore. Les parents de Trayvon Martin n’ont pas tardé à réagir en félicitant Barack Obama pour avoir rendu un aussi bel hommage à leur fils et pour avoir ouvert un débat souvent jugé inutile sur les problèmes raciaux aux Etats-Unis. Martin Luther King applaudirait.

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