«En deux semaines les structures policières ont appauvri la Russie d'une bonne dizaine de milliards de dollars, mais la population s'en fiche, car ce ne sont pas ses milliards». Dans un éditorial rageur, le quotidien Izvestia commentait lundi ce sondage étonnant: 53% des Russes ne savent rien de l'affaire Yukos et seul 13% savent qui est Mikhaïl Khodorkosvki, patron du géant pétrolier en butte aux attaques de la justice qui lui reproche des acquisitions frauduleuses d'entreprises dans les années 90. Une affaire qui a fait perdre en deux semaines 15% à la Bourse russe. Izvestia estime qu'aux Etats-Unis l'arrestation de Bill Gates provoquerait un séisme général parce «des dizaines de millions d'américains possèdent réellement des actions des entreprises nationales. Chez nous il n'y a pas de société civile, pas de vraie économie de marché et toutes les tentatives pour transformer le troupeau en société, le kolkhoze en marché libre sont condamnées tant que des dizaines de millions de Russes seront tenus à l'écart de l'activité économique».

L'indifférence populaire n'encourage pourtant pas le Kremlin à pousser plus avant la chasse aux oligarques: lors d'une rencontre avec les responsables des chaînes de télévision, le chef de l'administration présidentielle Alexandre Volochine a laissé entendre que «les bénéfices électoraux» de cette mise au pas – les oligarques sont peu connus mais détestés – «étaient insignifiants en comparaison du préjudice porté à l'image du pays à l'étranger». Poutine pourrait intervenir prochainement en reprochant aux hauts fonctionnaires qui traquent Yukos «leurs méthodes trop grossières» et aux oligarques «d'abuser de leurs ressources financières pour fausser le jeu politique». Manière de désamorcer le conflit et de permettre de relâcher peu à peu la pression sur Yukos. Le Parquet a pourtant décidé d'ouvrir quatre nouvelles enquêtes, qui concernent des meurtres de responsables politiques ou d'homme d'affaires en 1998, des personnes qui «étaient en conflit avec Yukos pour des questions de propriété». Reste que le marché poursuivait hier la timide remontée entamée vendredi. Certains analystes financiers, tel Oleg Martinenko d'Alfa Bank, tentent de minimiser l'impact de l'affaire Yukos qui «pourrait avoir des implications positives sur le long terme, si le gouvernement poursuit sa politique de mise à l'écart des oligarques du pouvoir tout en augmentant massivement les impôts sur les producteurs pétroliers pour redistribuer cette manne à tous les secteurs de l'économie»… et réveiller ainsi l'intérêt du troupeau.