Les Palestiniens voyaient dépérir leur héros, et le feuilleton tenait la planète entière en haleine. Assiégé dans sa Moukhataa (quartier général) de Ramallah transformée en champ de ruines, Yasser Arafat était atteint d’un mal aussi subit qu’inexplicable, dont il ne devait plus jamais guérir. Virus du sida? Cirrhose du foie? Les rumeurs les plus folles avaient couru face au visage de plus en plus émacié d’Arafat, avant que le symbole de la lutte palestinienne meure le 11 novembre 2004, à l’hôpital militaire de Percy, près de Paris. Malgré l’attention mondiale suscitée par cette disparition, le mystère entourant la mort n’a jamais été complètement levé.

Or, s’appuyant sur l’analyse de deux experts suisses, et agissant pour le compte de la femme d’Arafat, Souha, la chaîne de télévision Al-Jazira vient de rouvrir ce dossier explosif. Dans les échantillons encore utilisables, les experts ont décelé des niveaux très élevés de polonium 210, une substance radioactive dont l’absorption de quelques microgrammes peut se révéler léthale.

C’est Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), à Lausanne, qui a d’abord été approché. Ayant ainsi accès au dossier médical complet gardé par Souha Arafat, le Suisse peut écarter la thèse du sida, de la cirrhose ou d’une simple «grippe» mise en avant dans un premier temps par des médecins tunisiens. Le 12 octobre, après le dîner, Arafat a été pris de violents maux de ventre, de nausées, de diarrhée, mais il n’avait pas de fièvre. Des symptômes qui, une fois d’autres analyses menées, font penser alors à Patrice Magnin qu’il pourrait être devant «un tableau d’intoxication typique», affirme-t-il au téléphone.

Au vrai, cette possibilité avait aussi été envisagée par la cinquantaine de spécialistes consultés à Percy. Des dizaines de poisons éventuels avaient été testés, tout comme une possible exposition à des substances radioactives. Mais aucune piste n’avait abouti. «Le rapport a été très bien fait, poursuit le directeur du CURML. Beaucoup d’hypothèses ont été envisagées. Mais on ne peut pas penser à tout.»

En l’occurrence, les experts français sont passés à côté du polonium. Et pour cause: les cas référencés d’intoxication par cette substance sont pratiquement inexistants à cette époque. C’est deux ans plus tard, en 2006, que cet élément est devenu réellement célèbre. Alexander Litvinenko, un ancien espion devenu un opposant farouche du président Vladimir Poutine, avait été empoisonné à Londres avec du polonium. Son agonie avait été suivie par le monde entier. Et la main des services secrets russes dans cette affaire ne fait plus l’ombre d’un doute.

Patrice Magnin sollicite François Bochud, directeur de l’institut de radiophysique du CHUV de Lausanne. Et c’est grâce au précédent russe qu’ils ont l’idée de mesurer les niveaux de polonium.

L’affaire ne va pas de soi: faute de procédure judiciaire, l’hôpital de Percy n’a pas jugé utile de conserver les échantillons d’urine ou de salive du Palestinien. Les deux experts doivent se contenter des affaires en possession de la femme d’Arafat, le keffieh (foulard), les chapeaux, les sous-vêtements, la brosse à dents, utilisés par l’homme avant sa mort et qui contiennent encore des traces biologiques. «Cela a été fait de manière très acrobatique», résume Patrice Magnin. Le polonium est difficile à déceler, un compteur Geiger ne suffit pas. En outre, huit ans plus tard, sa présence est «un million de fois plus faible qu’à l’origine», complète François Bochud.

Or, malgré ces difficultés, les quantités de polonium de l’isotope 210 décelées par les Lausannois ne semblent pouvoir s’expliquer que par des causes artificielles. Si cet élément se trouve en faible quantité dans la nature, l’isotope 210 «ne peut être fabriqué que dans un réacteur nucléaire», explique encore François Bochud.

Dans son documentaire diffusé une première fois mardi soir, Al-Jazira rappelle qu’aussi bien l’Américain George Bush que l’Israélien Ariel Sharon considéraient Yasser Arafat comme un «obstacle à la paix» et que tous deux appelaient de leurs vœux son départ. A Ramallah, à l’époque, les responsables palestiniens, au premier rang desquels le neveu d’Arafat, Nasser Al-Kidwa (aujourd’hui devenu le bras droit de Kofi Annan dans le dossier syrien), défendaient déjà la thèse d’un empoisonnement «par les Américains et les Israéliens» (LT du 18.11.04). Alors qu’elle avait promis de mener sa propre enquête, l’Autorité palestinienne n’a pas rouvert le dossier depuis lors.

Devant l’insistance de la femme d’Arafat, les Palestiniens ont accepté mercredi le principe d’une exhumation du corps, placé dans un mausolée à Ramallah. Une éventualité qui permettrait aux deux Suisses de poursuivre leurs examens. Car à leurs yeux, leurs résultats sont encore «discordants». Si la présence de polonium a bel et bien été constatée, le «tableau clinique» reste encore flou. A l’inverse du Russe Litvinenko, Arafat ne présentait en effet aucun des symptômes d’une exposition aux radiations au moment de son décès (chute des cheveux, moelle osseuse touchée…) «Nous en sommes encore au stade de l’hypothèse», souligne Patrice Magnin avec prudence. «Honnêtement, nous ne pouvons pas encore affirmer que nous avons établi la cause du décès.»

L’hôpital de Percy n’a pas jugé utile de conserver les échantillons d’urine ou de salive du Palestinien