La capitale libyenne Tripoli a été mardi à l’aube le théâtre de combats violents entre groupes armés, après que le chef d’un gouvernement soutenu par le camp de l’Est de la Libye a tenté de déloger l’exécutif rival en place. S’il s’est finalement retiré, les combats qu’il a provoqués sont symptomatiques du chaos auquel la Libye est en proie depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, et dont elle ne parvient pas à s’extirper, faute d’un gouvernement accepté par tous les protagonistes.

Que s’est-il passé?

Les combats entre milices ont débuté dans la nuit après l’arrivée à Tripoli du premier ministre désigné par le parlement siégeant à l’Est, Fathi Bachagha, accompagné de plusieurs de ses ministres. Voitures calcinées, bâtiments endommagés… Les affrontements ont occasionné d’importants dégâts en plein cœur de la capitale, selon un correspondant de l’AFP. Après plusieurs heures de combats, les services de Fathi Bachagha ont annoncé que ce dernier et ses ministres avaient «quitté Tripoli pour préserver la sécurité […] des citoyens».

Investi par le parlement en mars, il entendait par ce coup de force prendre ses fonctions à Tripoli en dépit du refus catégorique du gouvernement en place dirigé par Abdelhamid Dbeibah, qui a dénoncé une «tentative désespérée de semer la peur et le désordre parmi les habitants».

Les combats de mardi sont d’une ampleur sans précédent dans la capitale depuis près deux ans et l’échec en juin 2020 de la tentative du maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est, de s’en emparer militairement. La situation sécuritaire s’était en effet nettement améliorée depuis la signature d’un cessez-le-feu entre camps rivaux en octobre 2020 et le lancement d’un processus de réconciliation parrainé par l’ONU.

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Quels sont les principaux acteurs du nouveau conflit?

Entre 2014 et 2021, le pays s’était déjà retrouvé avec deux gouvernements rivaux. Mais à l’époque, les divisions étaient d’ordre régional entre la Cyrénaïque dans l’Est, dominée par Haftar, et le gouvernement basé à Tripoli. Désormais, il ne s’agit plus d’un conflit Est-Ouest, mais d’ententes entre acteurs clefs des deux régions. Bien qu’il soit lui-même un poids lourd de l’Ouest de la Libye, Fathi Bachagha a ainsi noué des alliances avec le maréchal Haftar et avec le président du Parlement basé dans l’Est, Aguila Saleh.

Dans sa tentative avortée d’exercer ses fonctions depuis Tripoli, il s’est également associé à l’importante milice Nawasi, combattue par des brigades fidèles à Abdelhamid Dbeibah. De façon générale, les groupes armés demeurent très influents dans l’Ouest de la Libye.

«La brigade qui a vraiment et ouvertement aidé Bachagha à entrer – c’est-à-dire al-Nawasi – s’est retrouvée seule et entourée de milices pro-Dbeibah qui sont finalement très bien organisées, notamment la Brigade 444 connue pour sa proximité en termes de coordination, de formation et d’équipements et très proche de la Turquie», décrypte pour l’AFP Jalel Harchaoui, chercheur spécialiste de la Libye. «Il y a aussi, indépendamment d’Ankara, une fidélité (envers Abdelhamid Dbeibah) de la part d’une majorité des sages, des décisionnaires et des élites de Misrata, la ville d’origine des deux hommes. La ville de Bachagha ne le soutient pas. Elle soutient aujourd’hui majoritairement Dbeibah», ajoute-t-il.

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Et maintenant?

Pour Anas el-Gomati, directeur du groupe de réflexion Sadeq Institute, son entrée avortée dans Tripoli est «un désastre politique pour Bachagha. Il est sous pression pour prouver sa valeur à Haftar. Aucun d’eux n’est en mesure de s’emparer de la capitale», décortique-t-il. Jalel Harchaoui abonde: «Cette capitulation de la part de Bachagha va l’affaiblir énormément car l’argument qu’il a toujours mis en avant, sa capacité justement à être accepté en Tripolitaine et dans la capitale en particulier, s’est retournée contre lui».

La dernière crise institutionnelle résulte du report sine die des élections qui étaient prévues en décembre. La communauté internationale a beau insister sur l’importance de la tenue de ces élections pour pacifier le pays, aucun accord ne semble en vue en raison de désaccords persistants entre camps rivaux et acteurs étrangers impliqués dans le conflit.

Et malgré les efforts de médiation de l’ONU, le statu quo est appelé à durer. «Ce qu’on va voir aujourd’hui, c’est un Dbeibah qui va continuer à consolider, à renforcer le système qui jusqu’ici a fonctionné» estime Jalel Harchaoui, selon lequel le discours de l’ONU sur les élections relève surtout de la «rhétorique» dans le contexte actuel.