«Afghan Hands» (les experts afghans). Depuis la décision de Barack Obama d’envoyer 30 000 soldats américains supplémentaires, ces officiers spécialisés sont devenus, au sein de la coalition de 48 pays, le symbole du nouveau visage du conflit afghan et de l’hypothétique «stratégie de sortie» défendue par la Maison-Blanche et ses alliés de l’OTAN.

Formés hâtivement aux langues pachtoue et dari, habillés à l’afghane, pistolet automatique coincé sous leur ample «kamiz» – la chemise locale –, ces galonnés camouflés en civils épaulent, dans les chefs-lieux de province et les districts reconquis, leurs homologues afghans.

Dan Mac Norton, un colonel américain vétéran de l’Irak et des opérations psychologiques, conseille ainsi dans la grande ville sudiste de Kandahar le porte-parole provincial, Pervez Najib. «Mon boulot: reconnecter la population et le gouvernement», résume-t-il, ravi, devant l’un des fast-foods de la KAF (Kandahar Air Force Base), l’immense base accolée à l’aéroport de cet ex-fief taliban. Sa méthode? Reprise en main administrative de cette région acquise aux insurgés, communiqués de presse victorieux, mais aussi… liasses de dollars et recrudescence des opérations clandestines menées, contre les chefs rebelles, par la CIA, les forces spéciales ou autres drones armés de caméras et de missiles.

La «stratégie de sortie» (exit strategy) est le pendant de la «montée en puissance» (surge) approuvée en mai 2010 par Barack Obama pour répéter, en Afghanistan, le relatif succès obtenu en Irak. Elle sera, lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne les 19 et 20 novembre, le mot d’ordre d’une coalition toujours plus essoufflée, surtout côté européen. Autour d’un objectif: profiter des récents succès militaires obtenus grâce aux renforts humains et matériels pour «afghaniser» la guerre entre 2011 et 2014, nouvelle date butoir brandie par le Pentagone pour un retrait complet des troupes combattantes.

Cet agenda est, à Kaboul, celui d’un homme: le général David Petraeus, nommé commandant en chef américain des 138 000 soldats de l’ISAF (la Force internationale d’assistance sous drapeau OTAN) après le limogeage de son prédécesseur Stanley Mc Crystal, coupable d’avoir critiqué l’exécutif dans la presse. Mais il est surtout, sur le terrain, le résultat d’une combinaison de moyens. Pas tous avouables.

La contre-insurrection, dont l’objectif affiché est la protection des civils afghans, a ces dernières semaines pris une tournure de plus en plus léthale. Les frappes aériennes se multiplient. Le bourdonnement des drones est incessant. Les rafles nocturnes d’insurgés se sont accélérées. L’emploi de supplétifs locaux, milices claniques payées à prix d’or, est vanté. L’entraînement de l’armée et de la police afghane s’effectue à un rythme industriel. «Les progrès sont mécaniques, commente, inquiet, un humanitaire en poste à Kaboul. On remplit les cases statistiques. On compte les talibans tués ou capturés. Et après? Qui se préoccupe de la réalité vécue par la population?»

Kandahar. C’est là que, depuis l’été, se joue la bataille cruciale. A Lisbonne, le général Petraeus déploiera ses cartes de la province d’origine des talibans et de leur chef – présumé toujours en fuite –, le Mollah Omar. Avec force couleurs. Une pour les districts réoccupés. Une pour les villages où l’administration a pu se réimplanter. Une pour les sanctuaires insurgés démantelés… Plus des chiffres sur les reconstructions menées dans la foulée des combats.

«Sauf qu’une estimation manque: le coût exorbitant de cette pacification», juge Yama Torabi, un activiste franco-afghan spécialisé dans l’audit des projets civilo-militaires de la coalition, nids de pots-de-vin et d’intermédiaires douteux. Sur fond d’une administration afghane peu capable de prendre le relais: «Les gouverneurs et les chefs de district détiennent rarement le pouvoir réel, dénonce Fatima Hashimi, députée de la ville. La ville de Kandahar est tenue par deux clans, dont l’un dirigé par le propre frère du chef de l’Etat, Ahmed Wali Karzai. Les insurgés, eux, rackettent et assassinent.» Résultat: «Kandahar n’est pas du tout «libérée» des talibans poursuit un autre humanitaire. L’insécurité demeure totale pour les Afghans. La stratégie de sortie profite d’abord à l’économie de guerre». Pire: la pacification au sud engendre une atomisation de la violence, et une poussée des insurgés vers le nord et l’ouest, moins bien fournis en troupes d’élite alliées.

2014: la date, pourtant, est martelée. Elle sera, à Lisbonne, présentée par l’OTAN comme «l’option la plus réaliste, bien que pas garantie». «Barack Obama, qui avait d’abord annoncé un début de retrait en juillet 2011, a écouté ses généraux, confirme une source civile bien placée à l’ISAF. Mais à qui va-t-on transférer le pouvoir? Ce gouvernement afghan, qu’on le veuille ou non, est détesté par la population.»

A moins d’un tournant radical. Les Européens, marginalisés sur le plan militaire, misent sur la formation de la police et l’Etat de droit. Les Américains, dit-on, réfléchissent ouvertement à des alternatives «à l’organisation mafieuse formée par l’actuel gouvernement». L’idée de négociations avec les insurgés s’installe. L’après-2014, avec recentrage sur la lutte antiterroriste dans de grandes bases forteresses, est débattu. La volonté de sortir d’Afghanistan imprime sa marque. Réaliste et cynique: «Plus l’on parle de partir, plus les prédateurs de tous bords cherchent à s’enrichir, avertit une diplomate familière de Kandahar. Or au milieu de tout cela, la population nous tient pour responsables.»