Sous peu, si l'opposition armée ne parvient pas à reprendre Mazar-i-Sharif aux talibans, l'unique grande cité du Nord afghan ressemblera à la capitale, Kaboul. Elle sera une ville où les postes de télévision et les cassettes vidéo seront exposés aux carrefours comme autant de signes d'hérésie, où écouter de la musique sera un acte répréhensible, où regarder la photo d'un être humain violera les lois de l'islam telles que les interprètent les «étudiants en religion».

Mazar, selon les standards afghans – c'est-à-dire dans un pays parmi les plus pieux du monde musulman –, était jusqu'à samedi une ville «libérale». Elle compte plus d'un million et demi d'habitants, vu le nombre de personnes déplacées qui y avaient afflué à cause de la guerre, soit un peu plus que Kaboul ces derniers mois. Là, dans les bureaux des administrations, des femmes fonctionnaires accueillaient les visiteurs dévoilées, portant un pudique foulard. Des photos d'actrices indiennes ornaient la devanture des échoppes au son de musiques iraniennes et afghanes diffusées par des haut-parleurs qui avaient pignon sur rue. Dans des fortins ocre ceinturant la cité et qualifiés d'«imprenables», les officiers du général Abdoul Rashid Dostam réchauffaient leurs soirées avec de rares bouteilles d'alcool de contrebande venues de l'ex-URSS ou distillées sur place.

Les hommes en armes de la coalition nordiste, ennemis jurés des talibans, étaient rares dans le centre-ville. Une circulation intense régnait, mêlant les taxis jaunes de fabrication japonaise aux voitures particulières, Volga ou Gigouli, vestiges de l'amitié de l'Afghanistan communiste (1978-1992) avec le grand frère soviétique. Dans le grand bazar poussiéreux, les marchandises venaient d'Iran, ou d'anciennes républiques soviétiques telles que l'Ouzbékistan et le Turkménistan, toutes deux frontalières de l'Afghanistan. C'était, selon un officier des renseignements du général Dostam, «l'ultime ville afghane où il fait bon vivre». Bref un objectif de première importance pour les talibans.

D'autant que, outre les soldats de Dostam, bivouaquaient également autour de Mazar leurs alliés, moudjahidin tadjiks du «légendaire» commandant Massoud – qui acquit sa réputation guerrière lors de l'invasion soviétique (1979-1989) – et des centaines de combattants chiites hazaras aux traits mongoloïdes originaires du centre du pays, où les talibans, venant du sud de Kaboul, butent toujours. Mazar était le fief de l'opposition. Depuis le début de 1998, c'est là que l'alliance du nord élaborait ses attaques contre les talibans.

Par-delà la victoire stratégique des talibans et la débandade inattendue de l'Alliance du nord – qui ne contrôle plus que le centre chiite du pays (Hazaradjat) et les fiefs du commandant Massoud dans le nord-est (vallée du Panshir et province du Badakhshan et de Takhar), soit environ un quart du territoire afghan –, la chute de Mazar-i-Sharif est le symbole d'une époque révolue, comme l'indiquaient hier les analystes en Asie centrale.

Mazar a été «la ville frontière avec l'URSS par laquelle passaient les forces soviétiques pendant l'intervention de l'Armée rouge (en Afghanistan)», rappelle un diplomate occidental. Elle a été de longues années le fief du général Dostam, ancien bras armé du régime communiste au temps de l'invasion soviétique et aujourd'hui en fuite. Ce qui fait que l'alliance entre le moudjahid Massoud et le procommuniste Dostam était d'ailleurs largement contre nature.

Les talibans devraient poursuivre leur offensive dans un proche avenir contre les fiefs de leurs deux derniers adversaires, dans le but de remporter une victoire militaire totale. Mais, face à leur détermination, il se pourrait que les Hazaras chiites réagissent vigoureusement. Soutenus par l'Iran qui voit d'un très mauvais œil les talibans sunnites s'imposer dans son voisinage, ils ont d'ailleurs bouté une première fois les «étudiants en religion» hors de Mazar en mai 1997. Et puis, la grande cité du nord n'appartient ni à une ethnie – tadjike, pashtoune (comme le sont les talibans) et ouzbèke –, ni à une branche particulière de l'islam, sunnite ou chiite.

Il se pourrait donc bien que, comme en mai 1997, la résistance anti-talibans s'organise d'abord à travers les chiites. D'autant que ces derniers ont une raison religieuse de regretter la perte de Mazar-i-Sharif. Le monument le plus célèbre de la ville est la mosquée (et peut-être le mausolée) d'Ali, le gendre du prophète Mahomet, une figure qu'ils considèrent comme leur premier imam et le véritable fondateur de leur confession.