C’est pour l’instant la bonne surprise de la pandémie de Covid-19. L’Afrique, le continent aux systèmes de santé les plus fragiles, est beaucoup moins touchée que l’Asie, l’Europe et les Amériques. «Les prévisions alarmistes ne se sont pas réalisées, reconnaît Karl Blanchet, directeur du Centre d’enseignement et de recherche en étude humanitaire de Genève (Cerah), mais il faut absolument rester vigilant.»

A-t-on péché par excès de pessimisme, un biais récurrent s’agissant de l’Afrique? «Je ne crois pas, rétorque Karl Blanchet. Nos collègues africains étaient tout aussi inquiets que nous.» Depuis le premier cas, signalé le 14 février en Egypte, plus de 49 000 cas ont été recensés, avec 1900 morts, sur un continent de 1,2 milliard d’habitants. A titre de comparaison, la Suisse avec ses 8,6 millions d’habitants comptait mercredi 30 000 cas et 1500 morts.

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«Ces chiffres sous-estiment la réalité et dépendent entre autres de la capacité des pays à tester les cas suspects, prévient toutefois Emmanuel Baron, le directeur d’Epicentre, la branche de recherche médicale de Médecins sans frontières. Mais il est certain que nous ne sommes pas face à une situation explosive, autrement nous verrions un afflux de patients dans les structures de soins.» «Les jeunes, qui forment la majorité de la population en Afrique, ont peu de symptômes. Ils ne vont pas consulter en cas de fièvre, d’autant qu’ils doivent payer les soins», ajoute le médecin Beat Stoll, de l’Institut de santé globale à l’Université de Genève.

En effet, la population du continent est très jeune, la moitié des Africains ont moins de 18 ans. Un atout de poids face à une maladie qui touche surtout les personnes âgées. Autre facteur pour expliquer la résilience africaine, les liaisons aériennes avec le continent, vecteurs majeurs de la propagation du virus, sont moins nombreuses que vers le reste du monde.

«Ce n’est pas un hasard si les trois pays ayant le plus de liens avec la Chine: l’Afrique du Sud, l’Egypte et l’Algérie sont les plus touchés», avance Karl Blanchet. Mais il y a le mystère de l’Ethiopie, qui, malgré ses relations étroites avec la Chine, n’a déclaré qu’une centaine de cas.

L’hypothèse du climat

Le facteur climatique pourrait aussi jouer un rôle. Beat Stoll fait une analogie avec la grippe qui se transmet via les muqueuses de la bouche, du nez ou des yeux, plus sèches et friables en hiver. «Les gouttelettes par lesquelles se transmet le coronavirus pourraient rester en suspension plus longtemps dans un air froid et sec, alors qu’elles sont plus grosses et tombent plus vite dans un climat tropical», poursuit le médecin, précisant qu’il s’agit à ce stade d’hypothèses.

«Le climat ralentit la transmission des virus respiratoires, c’est sûr, mais on voit aussi des pays chauds durement frappés par le coronavirus, comme Singapour, le Brésil ou le Pérou», nuance Frédérique Jacquerioz, médecin au service de médecine tropicale et humanitaire aux Hôpitaux universitaires genevois et qui a été impliquée contre l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014.

Voilà qui pourrait aussi expliquer pourquoi les pays du Maghreb et l’Afrique du Sud, au climat plus tempéré, sont plus touchés par le coronavirus. L’Afrique du Sud va d’ailleurs entrer dans l’hiver austral. Le pays compte aussi la plus grande population séropositive du monde et les faiblesses immunitaires aggravent la vulnérabilité aux nouveaux virus. C’est aussi pour cette raison que l’Afrique du Sud a été l’un des premiers pays africains à prendre des mesures drastiques. Fin mars, le gouvernement a décidé de confiner toute la population.

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De manière générale, les pays africains ont eu davantage de temps pour se préparer à l’arrivée de la pandémie. «En Afrique de l’Ouest, les armées de volontaires qui traçaient les contacts des personnes atteintes d’Ebola ont été remobilisées, relate Frédérique Jacquerioz. Dans nos pays, nous n’avons pas cette expérience.»

Confinements intenables

En revanche, l’Afrique est touchée de plein fouet par la crise économique provoquée par la pandémie. Les pays africains, dont l’économie repose sur les exportations de matières premières, voient leur revenu fondre, à l’instar du Nigeria pétrolier, qui a perdu 80% de ses revenus avec la chute des cours du brut.

Vu le contexte africain, avec l’absence de filet social et la majorité des habitants travaillant dans l’économie informelle, les confinements sont intenables. L’Afrique du Sud vient d’assouplir les mesures de confinement. La mégapole de Lagos, 20 millions d’habitants, au Nigeria, a aussi redémarré. Quel sera l’effet de ce déconfinement sur l’évolution de la pandémie? Désormais, personne ne se risque à des prédictions. «Ce serait comme prévoir l’issue d’un match de foot à la mi-temps, or nous ne savons même pas si nous sommes à la mi-temps», conclut Emmanuel Baron.