L'Ituri au Congo-Kinshasa, le Liberia, et maintenant le Burundi… La paix est-elle impossible dans cette région d'Afrique où les conflits se raniment sans cesse? «Impossible? Non. Elle est possible mais les conditions de cessez-le-feu ne sont pas des conditions de paix.» Pour Jean-Pierre Gontard, directeur adjoint de l'Institut universitaire d'études du développement (IUED), à Genève, spécialiste de l'Afrique et de l'Amérique latine, les interventions étrangères dans cette région d'Afrique manquent de suivi: «Ces conflits ont souvent des causes structurelles ou alors des causes plus ou moins rationnelles qu'un accord de cessez-le-feu ne parvient pas à traiter. D'une façon générale, beaucoup de ces conflits ont vu des quantités de bonnes volontés qui sont arrivées à régler des questions militaires temporairement, mais qui souvent n'ont pas voulu ou n'ont pas pu s'adresser aux causes profondes.»

Le Temps: Les interventions extérieures se multiplient dans ces pays, qu'elles soient régionales ou internationales. Sont-elles indispensables?

Jean-Pierre Gontard: Je ne suis pas militariste. Mais l'absence de l'Etat, l'absence de la force, que ce soit la force d'une police ou la force militaire, ma foi, c'est la situation… A l'inverse, on ne peut pas dire qu'il y ait une absence d'armes ou de pouvoir chez tous les mouvements plus ou moins structurés, plus ou moins politisés qui agissent dans ces guerres. L'Etat ne parvient pas à maintenir l'ordre, les populations ne le respectent plus tandis qu'augmente la «privatisation» de l'utilisation de la force. Il faut donc – même si la comparaison est bancale – une sorte de «couvercle» pour éteindre le feu en le privant d'oxygène. Pour ce faire, il faut un nombre important de forces de l'ordre pendant une durée également importante… Si on envoie 500 hommes dans l'Ituri pendant un mois, cela ne sert à rien. Si on en envoie 4000 à 5000 – il y a des seuils d'intervention importants – pour une durée suffisante, cela va permettre de restaurer le respect du pouvoir, mais il faut que l'on respecte de nouveau l'Etat et pas les internationaux.

– A une certaine période, on a privilégié des forces panafricaines pour intervenir dans des conflits comme la Sierra Leone ou le Liberia. Mais cela n'a pas bien marché…

– Le règlement des conflits par des forces régionales, c'est un idéal. Il ne faut pas l'abandonner. Mais on doit aussi, suivant les régions, voir les choses en face. En Afrique de l'Ouest, il n'est pas possible d'avoir d'interventions militaires régionales sans la participation de l'armée du Nigeria, laquelle s'est très mal conduite dans beaucoup de ces opérations. Il faut donc faire appel à d'autres forces. Soit des Occidentaux, soit des Asiatiques. Beaucoup de Malaisiens, d'Indiens, de Pakistanais sont venus dans le cadre de l'ONU. Les forces occidentales interviennent soit avec l'ONU ou même sans cadre. C'est aussi une question de moyens. De rares pays ont une capacité d'intervention militaire en termes financiers, humains, matériels mais aussi de transports et de liaisons. Ce sont la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Les autres ont des ressources humaines – on peut envoyer des milliers d'Indiens ou de Bengalis – mais ni matériel, ni moyens de communications. D'où la nécessité – même pour les Français et les Britanniques qui dépendent des moyens de transports américains – de forces combinées. Sauf à tout laisser aux Américains qui sont les seuls à pouvoir intervenir sans aide.

– Et pourtant, au Liberia, les Etats-Unis hésitent à s'engager?

– Un engagement des Etats-Unis au Liberia reviendrait à reconnaître que cent ans de politique dans le pays sont un échec. C'est dangereux vis-à-vis de nombre d'électeurs noirs américains. Les Etats-Unis, qui ont la force, la technique, les moyens et les hommes pour des opérations en zones sèches, ne sont pas compétents en zone humide. Ce sont les Britanniques – ou même les Français – qui sont les plus forts. Ils hésitent à s'impliquer sans eux.

– S'engager seul est délicat, mais en Ituri, la France dirige l'opération de l'Union européenne, en Sierra Leone, les Britanniques se sont impliqués tandis qu'on réclame aux Américains de venir au Liberia. Après les forces régionales et les opérations onusiennes, n'est-ce pas le retour des anciens mentors coloniaux ou post-coloniaux?

– Voyez ce qui se passe en Australie qui vient d'intervenir dans les îles Salomon! Là c'est l'ancienne puissance qui dit – ou à qui on fait dire – à un moment donné: ça ne va plus. Et, elle ne va plus mobiliser des casques bleus bien sages qui vont garder des bâtiments. Elle envoie des professionnels qui ont pour mission de combattre et d'éliminer les fauteurs de troubles. Cela peut marcher comme en Sierra Leone. Cela peut permettre d'éteindre le feu. Mais rendre la région incombustible, c'est autre chose. Les Occidentaux n'acceptent pas de responsabilités à long terme. Ils font les pompiers, viennent à la rigueur faire les médecins, mais rechignent à s'engager comme urbanistes ou agronomes pour remettre en place des sociétés et des structures plus saines.