L’année 2021 est déjà meurtrière pour les Casques bleus en Afrique. Deux soldats onusiens, un Gabonais et un Marocain, ont été tués lundi en Centrafrique. Ils sont en première ligne contre l’avancée des rebelles qui contrôlent la majeure partie de ce pays plus grand que la France.

L’armée régulière, elle, s’est effondrée face aux rebelles. Encerclée et asphyxiée, la capitale Bangui ne tient que grâce à une alliance improbable entre les 12 000 Casques bleus de la Minusca, des mercenaires russes et des soldats rwandais envoyés en catastrophe avant les élections du 27 décembre dernier. Un scrutin qui a vu la réélection contestée du président Faustin-Archange Touadéra. Les Casques bleus ne sont pas parvenus à sécuriser les bureaux de vote et seule la moitié des électeurs ont pu voter.

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Au Mali, les Casques bleus paient aussi un lourd tribut. Cinq d’entre eux, pour la plupart des militaires ivoiriens, ont déjà été tués depuis le début de l’année. La mission de l’ONU au Mali est la plus meurtrière des opérations de maintien de la paix avec 146 morts depuis 2013.

Dans cet immense pays, aux trois quarts désertique, les Casques bleus risquent d’être encore davantage exposés, puisque la France songe à réduire sa présence militaire sur place, sans avoir réussi à vaincre les djihadistes. Des soldats de la paix, cette fois sous l’autorité de l’Union africaine, sont aussi appelés à jouer un rôle crucial en Somalie, qui tiendra des élections le mois prochain. Le pays reste sous la menace des insurgés islamistes, alors que les Etats-Unis se sont retirés.

Contingents record

«Nous ne défendons pas des gouvernements mais la souveraineté des Etats», nuance Laurent Attar Bayrou pour justifier ces missions ambiguës. Le président de l’Association internationale des soldats de la paix, une association d’anciens combattants de l’ONU basée à Lyon, estime que les pertes ont augmenté parce que les Casques bleus déployés dans le monde n’ont jamais été aussi nombreux. Ils sont 90 000, dans leur grande majorité en Afrique.

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Et les missions s’éternisent en même temps que les conflits s’enlisent. La plus grande et coûteuse des opérations de maintien de la paix, engagée en République démocratique du Congo avec 18 000 membres, est active depuis plus de vingt ans, sans avoir réussi à protéger la population et à stabiliser l’est du pays, où les milices pullulent financées par le pillage des ressources minières.

Si des Casques bleus tombent régulièrement, c’est aussi parce que leur mission est devenue plus offensive ces dernières années, juge Laurent Attar Bayrou. «Cette évolution est destinée à faire revenir les armées des grandes puissances sous la bannière onusienne», continue cet ancien Casque bleu français au Liban. En effet, les généraux occidentaux ont été dissuadés par l’impuissance de l’ONU pendant la guerre en ex-Yougoslavie et lors du génocide rwandais dans les années 1990. Une désaffection qui coïncide avec la montée en puissance de l’OTAN, qui est intervenue au Kosovo, puis en Afghanistan.

La désertion des pays riches

Malgré la nouvelle doctrine moins attentiste de l’ONU, aucun membre permanent du Conseil de sécurité ne figure parmi les 20 plus importants pourvoyeurs de troupes onusiennes, à l’exception notable de la Chine. La majorité des grands contributeurs sont des pays africains. Les contingents les plus nombreux sont Bangladeshis, Rwandais et Ethiopiens. Selon les chiffres de l’ONU, une trentaine de Suisses sont engagés dans des missions onusiennes. Ce sont des Bérets bleus, c’est-à-dire sans armes, précise-t-on à Berne. Ils surveillent les cessez-le-feu entre Israël et la Syrie, au Sahara occidental ou au Cachemire.

Pour les pays riches, l’enrôlement de soldats sous commandement onusien n’est pas aussi intéressant financièrement que pour d’autres Etats. Laurent Attar Bayrou évoque une rétribution de 1000 dollars par mois et par homme pour les armées qui mettent à disposition des contingents. Mais, selon lui, il n’est pas souhaitable de revoir cette rétribution égalitaire entre chaque pays, conformément à l’idéal des Nations unies.

«Eléphants blancs»

Laurent Attar Bayrou prône plutôt une meilleure sélection et formation des troupes, ainsi qu’un tribunal spécial dans chaque mission, pour sanctionner les crimes des Casques bleus. Car les opérations onusiennes sont régulièrement secouées par les scandales, en particulier d’abus sexuels sur les populations qu’elles sont censées protéger. «Il faudrait aussi une force de réaction rapide constituée par les pays du Conseil de sécurité», plaide l’ancien Casque bleu.

«L’intervention de soldats occidentaux sur sol africain est dépassée et contre-productive, rétorque l’écrivain et journaliste français Thomas Dietrich. Les contingents africains sont plus appropriés, mais avec des effectifs plus réduits et un mandat plus offensif. Au Mali, par exemple, les Casques bleus restent cantonnés dans leur base et la population est livrée à elle-même. Enfin, les armées nationales doivent être renforcées.» Sinon, met-il en garde, les missions onusiennes risquent d’être des «éléphants blancs», des gouffres financiers se nourrissant des conflits au lieu de les résoudre.