Plusieurs transitions promettaient d’être cruciales sur le continent africain en 2022. Mais la nouvelle année n’est vieille que de quelques jours que des processus délicats déraillent. Au Soudan tout d’abord, le premier ministre Abdallah Hamdok, caution civile des généraux, a démissionné dimanche soir après qu’une nouvelle manifestation contre le pouvoir de l’armée a été réprimée. Au Mali, pays clé dans la lutte contre les mouvements djihadistes au Sahel, les militaires sont moins pressés que jamais d’organiser les élections prévues pour rendre le pouvoir aux civils. Quant au nouvel homme fort de la Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya, il se montre de plus en plus flou sur les prochaines échéances électorales.

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Au Soudan, les jeux semblent faits. L’armée est fermement aux commandes. Réinstallé par les militaires sous la pression internationale en novembre dernier, le premier ministre civil Abdallah Hamdok a jeté l’éponge. Dimanche soir à la télévision nationale, il a reconnu qu’il n’était pas parvenu à empêcher une effusion de sang. Plusieurs manifestants ont été tués ce week-end. Selon un syndicat de médecins en faveur de la démocratie, le bilan dépasserait la cinquantaine de victimes depuis que le premier ministre et son gouvernement ont été écartés fin octobre par les militaires. La rue soudanaise critiquait le retour du premier ministre: il servait de caution à une armée qui n’avait en rien renoncé à ses pouvoirs.

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Plusieurs analystes soudanais soulignent que les choses sont désormais plus claires. Les généraux sont seuls redevables auprès de la communauté internationale. Chercheur au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique, Marc Lavergne est plus pessimiste: «Le régime militaire de Khartoum est soutenu par la Russie et la Chine ainsi que par les pays du Golfe. L’armée a aussi élargi sa base de pouvoir à l’intérieur du pays, en se rapprochant des grandes familles soudanaises et des islamistes.»

Gâchis immense

Face à ces soutiens solides, une hypothétique pression occidentale risque d’être inopérante. Pour l’instant, les réactions à la démission d’Abdallah Hamdok sont timides. «Plutôt que de soutenir le gouvernement civil, les Occidentaux l’ont enfoncé, dénonce Marc Lavergne. Ils ont refusé d’annuler la dette contractée par les régimes militaires successifs, plongeant le pays dans la crise. Abdallah Hamdok, qui était de bonne volonté, a perdu son assise populaire et n’a pas su s’imposer face aux militaires.»

Pour le chercheur, le sentiment de gâchis est immense: «Le Soudan était le pays du monde arabe le plus prêt à la démocratie. Il y existe encore beaucoup de partis politiques comme c’était le cas dans les autres pays arabes il y a cinquante ans. Mais l’armée n’a jamais voulu rentrer dans ses casernes. Elle a récupéré la révolution pour se débarrasser du dictateur Omar el-Béchir en 2019, sans rien changer à l’Etat profond.» Les manifestants jurent de continuer de braver les militaires jusqu’à l’instauration de la démocratie. Mais avant même la démission du premier ministre, le chef de la junte, le général Abdel Fattah al-Burhan a élargi les pouvoirs de répression de l’armée, faisant craindre un retour de la dictature.

Guerre d’influences

«Les événements au Soudan sont aussi significatifs que les menaces contre l’Ukraine ou Taïwan, poursuit Marc Lavergne. Le pays sort totalement de la sphère d’influence occidentale. Les mercenaires russes sont déjà sur place depuis plusieurs années. Le Soudan peut servir de base pour déstabiliser de nouveau le Tchad et offrir une continuité à la Russie jusqu’en Centrafrique où Moscou est déjà implanté militairement, soit deux anciens prés carrés de la France en Afrique. L’Europe dans son ensemble pâtira de cet échec, car les Soudanais risquent de quitter massivement leur pays vers la Méditerranée.»

La bataille des puissances s’exerce sur un autre pays stratégique du continent. Au Mali, les militaires sont tentés d’embaucher des mercenaires russes, tout en cherchant à prolonger la période de transition et en repoussant les élections promises en février. Après son coup d’Etat en 2020, le colonel Assimi Goïta a proposé dimanche une transition de cinq ans, estimant que le pays déchiré par les violences n’est pas prêt pour un scrutin. Les pays d’Afrique de l’Ouest doivent se réunir ce dimanche et font planer des menaces de sanctions économiques contre Bamako.

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«Pas de particularisme africain»

Intervenue militairement dans le pays en 2013 pour contrer l’avancée des djihadistes, la France vient de réduire ses troupes présentes au Mali mais voit d’un très mauvais œil l’arrivée des Russes. «Je crains que la partie soit perdue pour la France mais les Russes n’apporteront rien de bon. Ce sont des prédateurs», estime Marc Lavergne. Quant à la Guinée, il est plus indulgent sur le colonel Mamady Doumbouya. Ce dernier avait renversé le président Alpha Condé en 2021, un homme qui avait lui-même trafiqué la constitution pour se représenter. «C’est un patriote qui cherche l’intérêt des Guinéens. Les pays d’Afrique de l’Ouest lui tombent dessus mais n’avaient rien trouvé à redire aux dérives d’Alpha Condé.»

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Le Soudan, le Mali et la Guinée sont-ils représentatifs d’une Afrique qui a mal à sa démocratie? «Ce ne sont pas des pays où ce système est installé depuis des années. A part peut-être le Mali, qui a été perçu comme un modèle démocratique jusqu’à la crise de 2012, les autres ont connu beaucoup de régimes militaires», répondait, en décembre, le fondateur du think thank Wathi basé à Dakar Gilles Yabi, interrogé par France Télévision. Selon lui, le recul de la démocratie sur le continent est réel mais il n’y «a pas de particularisme africain» et quelques contre-exemples, comme le Cap-Vert ou le Botswana.