Des hommes s’enfuient sur un terrain vague qui jouxte le quartier résidentiel de Mindalore, à Krugersdorp (40 km à l’ouest de Johannesburg). Ils sortaient sans doute de la mine du «Vieux Jérusalem». Une mine historique, ouverte en 1886, deux ans après la découverte de la première pépite à Johannesburg, la ville qui a fourni un tiers de l’or extrait dans l’histoire du monde. Longtemps exploitée par la compagnie française «Champs d’or», elle est aujourd’hui envahie par des mineurs clandestins, appelés des «zama-zamas» (ceux qui vivent de la débrouille, en zoulou).

Envolée du cours

Ils pénètrent sous terre dans un vieux puits abandonné, recouvert d’une chape de béton, grâce à une nouvelle entrée qu’ils ont creusée juste à côté. Parmi les vieux vêtements et chaussures qui jonchent le sol autour du trou, on peut voir des câbles en fibre optique. «Ils les utilisent comme échelle de corde, explique Michael Harris, un électronicien de 62 ans, résident du quartier. Ce sont juste des types désespérés qui essaient de survivre.»

Attirés par l’envolée du cours du métal jaune entre 2003 et 2011, des migrants venus du Zimbabwe, du Mozambique et du Lesotho se sont rués sur les 6000 puits de mines inutilisés en Afrique du Sud. Trop profondes et peu rentables, beaucoup de mines ont fermé ou réduit leurs activités: l’Afrique du Sud, passée du premier au 6e rang mondial, n’a produit que 168 tonnes d’or en 2014, contre 1000 en 1970. Selon la commission sud-africaine des droits de l’homme, qui a publié en septembre un rapport sur les zama-zamas, ils seraient entre 8000 et 30 000 (contre 140 000 mineurs d’or «légaux»).

Depuis quelques années, une partie d’entre eux se sont regroupés en gangs violents. Ainsi, en septembre dernier, des mineurs clandestins ont tiré à la mitraillette sur des gardes dans une mine au sud de Johannesburg, à Carletonville. Le même mois, 34 corps ont été retrouvés dans le «East rand» (banlieue est), dont 24 tués par balle lors d’une bataille qui a opposé plusieurs centaines de zama-zamas. Les compagnies minières dépensent des fortunes pour renforcer la sécurité et prévenir aussi les vols de câbles, de moteurs de pompes et pièces métalliques. En vain…

A Roodepoort, à 20 km de Johannesburg, des policiers contrôlent les automobilistes, sans se soucier de la quarantaine d’illégaux en plein travail de l’autre côté de la route. «La semaine dernière, ils ont détruit nos rampes. Mais on les a reconstruits dès le lendemain», raconte Mthokozisi, en montrant une dizaine de planches inclinées, supportées par des sacs de terres, qui servent à recueillir l’or. «Avec les policiers sud-africains, on peut toujours s’arranger. Ils sont très corrompus.» Petit et mince, le visage doux et souriant, ce Zimbabwéen de 30 ans n’a pas l’air dangereux. «Je ne fais pas partie d’un gang, assure-t-il. Je suis devenu zama-zama en 2013 après avoir perdu mon emploi dans une usine de cosmétique. Mais si je retrouve un travail, j’arrêterai car c’est pénible et dangereux.»

«Trois jours sous terre»

L’équipe de Mthokozisi a ramené de la mine deux grands seaux plein de minerais. «On est resté trois jours sous terre. Il faut une journée de marche pour atteindre le filon. Il faut parfois ramper dans les boyaux très étroits et travailler couché sur le dos. On doit creuser un trou au marteau, puis on fait sauter la roche avec de la dynamite.» Mthokozisi a été blessé à la cheville par la chute d’une pierre. Il y a souvent des éboulements et des morts, d’autant que ces hommes travaillent sans casque.

La Commission des droits de l’homme dénonce aussi la complicité de certains acheteurs et exportateurs sud-africains, ayant pignon sur rue.

Le minerai chargé d’or est réduit en poudre par une trentaine de femmes zimbabwéennes. Un travail éreintant payé une misère. Mthokozisi mélange ensuite la poudre avec de l’eau et verse le mélange en haut de la rampe tapissée d’un tissu épais, sur lequel l’or reste accroché. Dernière étape: l’amalgame est raffiné discrètement, dans une remise à l’abandon, vite envahie par les vapeurs hautement toxiques de mercure, qui sert à isoler l’or. Les hommes ne se protègent pas. Ils n’ont d’yeux que pour les billets qu’un acheteur, zimbabwéen, lui aussi, sort de ses chaussettes: 360 francs pour 15 grammes (60% du cours officiel). L’or sera ensuite revendu à un commerçant indien ou chinois, puis exporté vers le Royaume-Uni, la Chine ou le Japon. Selon la Chambre des mines, «l’exploitation illégale des mines et le crime organisé sont intimement liés». La Commission des droits de l’homme dénonce aussi la complicité de certains acheteurs et exportateurs sud-africains, ayant pignon sur rue.

Epargner 350 francs par mois

Mthokozisi parvient à économiser 350 francs par mois. «Je veux construire une maison au Zimbabwe et envoyer mes deux enfants à l’université. Même si je gagne plus qu’avant, je n’ai pas envie de mourir sous terre.» Le jeune Zimbabwéen est encore traumatisé par sa rencontre avec un gang de zama-zamas du Lesotho en 2013. «Ils étaient six types armés, de revolvers et de couteaux. Ils ont intercepté tous ceux qui remontaient le puits pour voler leur minerai, outils et portables. Après deux jours coincés dans une galerie – on était une centaine – et après concertation, nous avons décidé de les attaquer avec des pierres. Il y a eu 22 morts, dont deux du gang. Les autres se sont enfuis.» Depuis cette attaque, quatre Zimbabwéens armés sont postés à l’entrée du puis.

Pour lutter contre la violence, la Commission des droits de l’homme recommande de légaliser certaines formes d’exploitation artisanale, comme c’est déjà le cas dans d’autres pays africains. Mais il faudrait aussi lutter contre les réseaux de complicité. «Dans certains cas, les zama-zamas sont contactés par des propriétaires de mines ou de raffineries qui veulent éviter les taxes», explique Janet Love, l’auteur du rapport. En attendant, sur les anciens sites miniers, les bandes rivales s’affrontent, comme au temps du Far West.