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En Afrique du Sud, on déboulonne les statues de l’époque coloniale

Le débat fait rage sur le sort des statues des «héros» blancs de l’époque coloniale. Sous la pression d’étudiants noirs, le monument du colonisateur britannique Cecil Rhodes a été retiré jeudi au Cap

En Afrique du Sud, les statues de l’époque coloniale ont vécu

Afrique australe Le monument du colonisateur britannique Cecil Rhodes a été retiré

Le débat fait rage sur le sort des statues des «héros»

On a entendu des cris de jubilation, jeudi, quand une grue a soulevé la statue de Cecil Rhodes, le magnat des mines sud-africaines, qui a mis le Zimbabwe et la Zambie (ex-Rhodésie du Sud et du Nord) en coupe réglée à la fin du XIXe siècle. La sculpture trônait à l’entrée de l’Université du Cap depuis 1934. Le mouvement de protestation «Rhodes doit tomber» a commencé le 9 mars après qu’un étudiant a jeté un seau plein d’excréments sur le monument. Au terme de semaines d’occupation du rectorat et dans une atmosphère d’intimidation, les étudiants ont donc obtenu gain de cause.

Depuis une semaine, le mouvement a fait tache d’huile dans tout le pays: il ne se passe pas une journée sans qu’une nouvelle sculpture soit profanée, couverte de peinture, de graffitis, voire attaquée au marteau: celles de Jan Van Riebeeck (qui a lancé la conquête néerlandaise du Cap en 1652), de la reine Victoria et du roi George V, du président boer Paul Kruger, sur la place centrale de Pretoria, ou encore du premier ministre Louis Botha, devant le parlement du Cap, ont fait les frais de cette vague vengeresse de jeunes Noirs, qui estiment qu’elles n’ont plus leur place dans la nouvelle Afrique du Sud.

Attachés à leur passé, beaucoup de Blancs ont réagi avec consternation. Des groupes d’extrême droite, parfois en tenue paramilitaire, ont organisé des tours de garde ou se sont enchaînés à leurs «héros» pour les protéger. La controverse a donné lieu à des échanges venimeux sur la Toile, d’un racisme souvent écœurant à l’égard des Noirs. «L’histoire de ce pays est complexe, note Mienke Steytler, porte-parole de l’Institut sud-africain des relations raciales (IRR). Les Afrikaners estiment qu’ils ont souffert, eux aussi. Paul Kruger, par exemple, a combattu les Britanniques, qui ont créé les premiers camps de concentration de l’Histoire pendant la guerre des Boers.»

Beaucoup de Blancs déplorent l’abandon de l’esprit de la réconciliation cher à Nelson Mandela et se posent en victimes. Les rapports annuels publiés par l’IRR montrent, en effet, un regain des tensions raciales depuis deux ans. «Cela s’explique par les frustrations de tous les Sud-Africains devant les difficultés économiques, le chômage record, le niveau déplorable de l’éducation dans les townships et la mauvaise gestion du pays», poursuit Mienke Steytler. Un sentiment relayé par l’archevêque anglican du Cap, Thabo Makgoba: «La campagne contre les symboles de l’injustice du passé, tout comme les manifestations contre la détérioration des services publics et l’indignation à l’égard de la corruption reflètent la colère des Sud-Africains devant la persistance des inégalités.»

Vendredi, le président Jacob Zuma est finalement sorti de son silence: «Détruire les statues va à l’encontre de la préservation de l’histoire de notre pays, y compris l’histoire coloniale et de l’apartheid repoussante. Il faut respecter la loi.» L’ANC au pouvoir a promis une large consultation sur le sort de chaque monument. Mais selon son porte-parole Zizi Kodwa, «le problème sous-jacent est lié au manque de transformation [raciale] des institutions et de la société en général». A l’Université du Cap, il n’y a que 27 professeurs noirs, dont aucune femme. «Nous voulons 50% d’enseignants noirs et une africanisation des programmes», explique Ramabina Mahapa, du Conseil représentatif des étudiants. Les Noirs réclament aussi un changement rapide dans l’économie du pays, toujours dominée par des groupes privés Blancs.

Premiers affectés par le chômage massif (56% des Noirs de 15 à 24 ans, contre 17% des Blancs), les jeunes ont pris conscience de leur force, en obtenant le départ symbolique de la statue de Cecil Rhodes. «Cela montre qu’on ne doit pas accepter le statu quo, résume Tinashe Sibeko, un étudiant de l’Université du Cap. On peut changer la situation pour le meilleur.» Reste à convaincre ses compatriotes blancs qui s’inquiètent pour leur avenir: «Le régime actuel utilise la carte raciste pour avancer son agenda politique, déplore une jeune blanche sur la Toile. Maintenant, je me sens comme une étrangère dans mon propre pays.»

Des Blancs déplorent l’abandon de l’esprit de la réconciliation cher à Nelson Mandela

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