Afrique du Sud

En Afrique du Sud, le président Jacob Zuma déclenche une fronde sans précédent

A force de népotisme, le président sud-africain risque de plonger son pays dans la récession

Le président sud-africain Jacob Zuma a-t-il pris une décision de trop? Le 30 mars, en limogeant le ministre des Finances Pravin Gordhan, il a déclenché un mouvement de fronde sans précédent. Le Parti communiste et le syndicat Cosatu – alliés à l’ANC – ont appelé pour la première fois à sa démission. Le comité de déontologie du parti de Mandela et 101 vétérans ont exprimé la même demande. Et surtout, trois des cinq dirigeants de l’ANC, qui siègent avec Zuma au comité de direction du mouvement, l’ont critiqué publiquement.

Certes, les trois se sont fait tancer lundi et mardi par leurs collègues lors d’une réunion élargie de cette instance. Mais cela n’a pas empêché l’un d’entre eux de critiquer une nouvelle fois Jacob Zuma pour n’avoir pas respecté son obligation de consulter la direction de l’ANC avant de renvoyer Pravin Gordhan. Un reproche d’autant plus amer que le chef de l’Etat n’en est pas à son premier dérapage du genre. C’est la deuxième fois qu’il décide seul dans son coin de changer de ministre des Finances, malgré des conséquences désastreuses pour l’économie nationale.

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Effondrement de la monnaie sud-africaine

La monnaie sud-africaine, le rand, s’était déjà effondrée quand, en décembre 2015, Jacob Zuma avait viré le très respecté Nhlanhla Nene, remplacé par un parfait inconnu, qui avait tenu l’espace d’un week-end. Le président avait alors été contraint de nommer Pravin Gordhan à sa place. Cette fois, dès lundi, l’agence de notation Standard & Poor’s a rétrogradé l’Afrique du Sud au statut de «poubelle», en invoquant des «risques politiques». Si les autres agences font de même, le pays risque d’entrer en récession économique.

Le renvoi de Pravin Gordhan a suscité un vif mécontentement, parce que le personnage était le seul rempart contre les «Zuptas», l’acronyme inventé par l’opposant Julius Malema pour décrire les liens de corruption existant entre le chef de l’Etat et les trois frères Gupta. Débarqués d’Inde en 1993, ces hommes d’affaires ont raflé de juteux contrats publics (mines, énergie, médias, informatique) sous la présidence Zuma. Ils sont aussi intervenus dans le choix de certains ministres, convoqués par les Gupta dans leur résidence privée à Johannesburg pour être informés de leur nomination. Jacob Zuma était tantôt présent, tantôt représenté par son fils aîné, Duduzile, associé en affaires aux Gupta jusqu’en 2016.

Lire aussi: Marée rouge contre le président Jacob Zuma (novembre 2016) 

Centrales nucléaires russes

Pravin Gordhan s’est attiré l’hostilité ouverte de ces éminences grises en s’opposant à la conclusion de certains contrats, notamment l’achat de six centrales nucléaires à la Russie, qui devaient bénéficier aux Gupta. Il bloquait aussi leur projet de racheter la banque Habib Overseas implantée en Afrique du Sud.

Les banques sud-africaines ont fermé les comptes des quatre sociétés appartenant aux Gupta, à la suite d’un rapport dévastateur appelé «State Capture» («La Capture de l’Etat»), publié l’an dernier par l’ancienne médiatrice de la République Thuli Madonsela. La banque indienne Baroda, où les Gupta avaient trouvé refuge, aurait décidé de fermer leurs comptes le mois dernier. Sans banque, difficile de faire des affaires… Le nouveau grand argentier, Malusi Gigaba, un proche de Jacob Zuma, devrait se montrer plus conciliant.

«C’est de la corruption sur stéroïdes, raille Solly Mapaila, le secrétaire général adjoint du Parti communiste sud-africain. L’abus des institutions de l’Etat doit cesser.» Des dizaines d’organisations de la société civile, réunies dans la campagne «Save South Africa», ont appelé à une journée «ville morte» vendredi et une manifestation devant le siège de l’ANC.

Protestation urbaine

Mais ce mouvement de protestation reste confiné à une élite urbaine. Jacob Zuma compte sur son réseau de patronage au sein de l’ANC, surtout dans les provinces rurales du pays, pour se garantir une retraite sans soucis. Et puis, il espère que son ancienne épouse Nkosasana Dlamini-Zuma sera élue présidente de l’ANC, au congrès de décembre, avant d’être adoubée par le parlement comme chef d’Etat en 2019.

Le vice-président Cyril Ramaphosa, lui, attend son heure. Pour la première fois, il est sorti du bois en critiquant ouvertement le chef de l’Etat. Mais c’est bien tard pour rallier les mécontents, comme l’avait fait Jacob Zuma sous la présidence de Thabo Mbeki: ce dernier avait dû rendre son tablier en 2008, après un vote de défiance des 86 membres du comité national exécutif (NEC) de l’ANC.

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Depuis, le président a truffé de partisans cette instance. Et il paraît tenir tout aussi solidement le parlement. Un vote de défiance, qui suppose qu’un quart des députés de l’ANC vote avec l’opposition, est improbable, selon le politologue Steven Friedman: «Ce n’est pas dans la culture de l’ANC. La menace d’une scission serait beaucoup plus efficace. Le parti risquerait de perdre les élections. En attendant, beaucoup de dégâts auront été commis.»

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