Le visage est agressif et le poing tendu en direction des photographes. Mehmet Ali Agca n’a visiblement pas apprécié lundi la présence massive de journalistes venus l’attendre à sa sortie de prison. Après 29 années d’incarcération, ce turc de 52 ans, aux cheveux grisonnants et au traditionnel pullover bleu, est une énigme. Certes, il est connu à travers le monde comme l’homme qui a tiré sur Jean Paul II, le 13 mai 1981. Ce jour-là, le pape traverse la place Saint Pierre de Rome du haut de sa papamobile alors décapotable. Grièvement blessé, il s’effondre et Agca, 22 ans, est arrêté dans la foulée.

A l’époque, les Turcs connaissent déjà Mehmet Ali Agca. En 1979, ce jeune homme proche de milieux nationalistes et des mafias turques et bulgares, qui organisaient la contrebande d’armes et de cigarettes, assassine Abdi İpekci, le rédacteur en chef du journal social démocrate «Milliyet». Arrêté 5 mois plus tard, il avoue le meurtre mais, habillé en soldat, s’évade de l’une des prisons les plus sécurisées du pays. Le «mystère Agca» commence. Comment cette petite frappe nationaliste, qui n’a rien d’un gourou ni d’un leader charismatique, a-t-il réussi à s’enfuir? De quel soutien a t-il bénéficié? Faux passeport, cache, évasion en Iran, 30 ans après les faits, les témoignages confirment, entre autres, le rôle de l’organisation ultra nationaliste des «foyers idéalistes».

Avec la tentative d’assassinat du pape, les zones d’ombres grandissent. Quelles étaient les motivations d’Agca? A-t-il agi seul ou reçu des ordres? Si l’ombre des services secrets bulgares et soviétiques - qui voyaient dans ce pape polonais une menace pour le communisme - plane, rien n’a jamais été prouvé. Mehmet Ali Agca affirme vouloir révéler dans les prochaines semaines le rôle de Moscou.

Or comment croire un homme qui multiplie les déclarations contradictoires? «A chaque interrogatoire, il nous donnait une nouvelle version des faits et réécrivait sa propre histoire» raconte l’ex-chef des services de sécurité d’İstanbul, Hayri Kozakcioglu. Mégalomane, Agca se présente comme le messie. «Je suis le Christ éternel» qui «annonce la fin du monde» et «écrira une Bible parfaite» a-t-il répété hier dans une lettre distribuée à la presse. Illuminé ou manipulateur? Ses avocats assurent qu’il est sain d’esprit.

Dans une autre lettre écrite la semaine dernière, Agca dit vouloir aller au Vatican une fois libre et propose de se rendre en Afghanistan pour arrêter Oussama Ben Laden. Mais avant cela, il prévoit de monnayer la révélation de ses secrets… au prix fort.

Fou ou pas, Mehmet Ali Agca, libre, est encombrant pour la Turquie. Pris en exemple par certains jeunes comme Ogun Samast, l’assassin du journaliste arménien Hrant Dink, il personnifie les années sombres du pays et les relations douteuses qui existent entre la mafia, certains hommes politiques et les services de sécurité. Embarrassant, Agca, «le Messie», l’est aussi plus que jamais pour ses «amis» nationalistes turcs.