Bruxelles, fin juin 2015: le sommet imminent des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Union européenne se doit de réagir. Comme chaque année depuis la dramatique crise de la monnaie unique de 2011-2012 et la mutualisation partielle des dettes souveraines des pays membres de la zone euro pour surmonter la défiance des marchés, les trois agences de notation financière viennent d’évaluer le bilan respectif d’Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Giulio Tremonti (successeur de Silvio Berlusconi à l’issue d’une crise politique majeure) et Mariano Rajoy, le premier ministre espagnol élu en novembre 2011.

Sans surprise: la chancelière allemande – qui a de nouveau sauvé son siège lors des élections fédérales de septembre 2014 – reste la seule dirigeante d’un grand pays européen à conserver sa note AAA, égale à celle du «Bund», les obligations germaniques de référence. Le président français, dégradé lui par deux fois en deux ans, fulmine. Paris parle d’interdire purement et simplement aux agences de notation financières le droit de publier des études politiques personnalisées, dont les marchés s’avèrent de plus en plus friands. L’hôte de l’Elysée, réélu de justesse en 2012 en jurant de tout faire pour défendre le AAA tricolore (perdu depuis), est surtout furieux d’apprendre que l’agence de notation chinoise Dagong l’a aussi dégradé. De quoi compliquer sa prochaine visite à Pékin, où les évaluations de Dagong sont suivies à la lettre par le Fond souverain de l’Empire du Milieu. L’agence européenne de notation Archimède, crée en 2013 et baptisée ainsi en référence au grand mathématicien grec, est pressée par Bruxelles de riposter. Mais son président, l’ancien patron de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet, fait la sourde oreille…

Le scénario de cette fiction politique pourrait se poursuivre, à la manière du passionnant feuilleton «Terminus pour l’euro» publié ce jour-ci par Le Monde. Mais la question n’en mérite pas moins d’être posée: puisqu’elles sont censées scruter la dette souveraine des Etats et proposer aux investisseurs une appréciation la plus complète possible, les agences de notation financières ne devraient-elles pas franchir le pas politique? Chaque dirigeant élu présente en effet un programme avant d’affronter les urnes. Ses promesses électorales, même si beaucoup ne seront pas tenues une fois le pouvoir conquis, dessinent alors le paysage économique futur du pays en question. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas imiter le Financial Times qui publie chaque année le palmarès des meilleurs ministres des Finances de la planète? Pourquoi ne pas accoler, à chaque chef d’Etat ou de gouvernement, la liste des dépenses approuvées par ses soins et celle des économies réalisées sous son mandat? On imagine sans peine la scène, à Bruxelles, lors des sommets européens: d’un côté de la table, les «déficitaires» excessifs, de l’autre ,les «déficitaires» conformes au Pacte de stabilité… Impensable, vraiment?

Cette méthode, bien sûr, comporterait un problème majeur: comment juger à la même aune les dirigeants de pays non démocratiques, par conséquent non tenus de promettre et protégés de toute alternance? L’on imagine déjà que pour Standard & Poor’s, le premier ministre de Singapour arriverait rituellement en tête avec la meilleure note. Refrain connu d’une île-Etat gérée comme une entreprise. Sans parler de la Chine! Difficile, aussi, de faire fi des conditions économiques et sociales: «On ne gouverne pas l’Italie comme l’Allemagne», ne manquerait pas, depuis sa retraite dorée de Sardaigne, d’éructer Silvio Berlusconi. Et pourtant? La finance globale, qui déplace d’un clic des capitaux de Paris à Oulan-Bator, en Mongolie, a bel et bien les yeux rivés sur les performances des dirigeants internationaux qui, passés à la moulinette des écrans informatiques des traders, se retrouvent jugés comme les grands patrons de multinationales…

Les agences de notation, en s’aventurant sur le terrain politique, exerceraient en plus une pression bénéfique sur les dirigeants de l’Union européenne. Soumis à la nécessité de rester budgétairement vertueux, ceux-ci ne pourraient plus, en douce, régler leurs problèmes par un endettement excessif. La politique, à savoir la renégociation d’un contrat social pour tenir compte des exigences économiques, reprendrait ses droits. Le principe d’égalité entre les Etats membres de l’Union, proclamé par les traités européens, prendrait en plus toute sa signification. Les notations seraient distribuées selon les mêmes critères. Ce que réclament à cor et à cri les partisans d’une plus grande convergence économique des Vingt-Sept.

Arrêtons-la le plaidoyer. La dérive de telles «notations politiques» deviendrait vite patente et la pression ainsi exercée par les marchés financiers sur la vie démocratique serait inacceptable. Mais au fait, la note AAA n’est-elle pas, ces jours-ci, en train de devenir le «Graal» de tous les politiciens européens? Regardez bien les urnes lors des prochains scrutins en Espagne, en Italie ou en France: l’ombre de Standard & Poor’s, Moody’s et autre Fitch y pèsera, de fait, sur les bulletins.