Jeudi dernier, Howard Lam, un militant pro-démocratie hongkongais, faisait des courses dans le quartier animé de Mong Kok, au coeur de la cité portuaire, lorsque des inconnus l’ont accosté en mandarin, une langue peu parlée dans cette ville dominée par le cantonais. «Nous aimerions te causer», lui ont-ils signifié, avant de le pousser dans une camionnette, de le frapper et de lui confisquer son téléphone. Ils lui ont ensuite fait inhaler une substance qui lui a fait perdre connaissance. A son réveil, ce membre du Parti démocratique a découvert qu’il était en sous-vêtements, avait les yeux bandés et les membres liés, a-t-il relaté lors d’une conférence de presse.

Ses ravisseurs se sont alors mis à le questionner à propos d’une photo signée par le footballeur Lionel Messi qu’il comptait remettre à Liu Xia, la veuve du dissident et Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo. Décédé mi-juillet d’un cancer du foie après des années de détention, ce dernier était un grand fan de l’Argentin. Les kidnappeurs lui ont ordonné d’y renoncer et de ne pas «causer de problèmes». Quelques jours plus tôt, il avait reçu un mystérieux appel téléphonique d’un homme se réclamant des services secrets chinois qui lui avait délivré un avertissement similaire.

Agrafes enfoncées dans les deux cuisses

Howard Lam raconte s’être ensuite fait battre et torturer. «Tu es chrétien? Tu sais ce que c’est que d’aimer sa patrie et sa religion? On va t’en donner, des croix», ont déclaré ses ravisseurs avant de lui enfoncer des agrafes dans les deux cuisses en forme de croix. Il s’est alors à nouveau évanoui et ne s’est réveillé que vendredi, aux petites heures du matin, sur une plage déserte.

Ce n’est pas la première fois que des agents du gouvernement chinois interviennent sur le territoire de Hong Kong. Fin décembre 2015, Lee Bo, un libraire à l’origine de plusieurs ouvrages critiques sur le régime chinois, s’est fait kidnapper et emmener par-delà la frontière sans que les douanes hongkongaises n’en aient vent. Début 2017, l’homme d’affaires chinois Xiao Jianhua a été enlevé en chaise roulante par des inconnus alors qu’il séjournait à l’hôtel Four Seasons. Il assiste désormais Pékin dans le cadre d’une enquête sur une affaire de corruption.

«Des agents chinois n’ont en aucun cas le droit d’opérer sur territoire hongkongais, relève Jason Ng, un professeur de droit et commentateur politique. Il s’agit d’une infraction claire des lois locales et de la règle «Un Pays, Deux Systèmes». Adoptée en 1997 lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine par les Britanniques, cette formule est censée protéger jusqu’en 2047 l’autonomie de la ville-Etat face à son grand voisin. «Le nombre et la fréquence de ces interventions extra-territoriales semblent être en augmentation, précise l’académicien. C’est inquiétant.»

Un possible règlement de comptes politique

La Chine multiplie également les pressions politiques. Depuis novembre, elle a obtenu le retrait de six parlementaires hongkongais appartenant au camp pro-démocratie. Elle a également placé à la tête de la ville une politicienne acquise à sa cause, en la personne de Carrie Lam. Et en juillet, lors des célébrations commémorant les 20 ans de la rétrocession de Hong Kong, le président Xi Jinping a averti les habitants de la cité portuaire qu’il ne tolérerait aucune remise en cause de son autorité.

Mais le timing et la grossièreté de l’enlèvement de Howard Lam interpellent. «Il pourrait s’agir d’un règlement de comptes politique, pense Jason Ng. En procédant à ce kidnapping en plein jour dans une rue animée et en lui infligeant des marques d’agrafes aussi visibles, ses ravisseurs ont voulu s’assurer une couverture médiatique maximale.» Il rappelle que de nombreuses factions sont en lutte au sein du gouvernement chinois, à l’approche d’un congrès crucial, en novembre, qui devrait déboucher sur un vaste remaniement au sein du Politburo, l’instance dirigeante du parti. Aux yeux du professeur, «cette affaire n’est peut-être qu’une habile manoeuvre pour discréditer l’administration de Carrie Lam et donner des sueurs froides à Xi Jinping».