Pour Saro, cela ne faisait aucun doute: il ne fallait pas croire à ce énième cessez-le-feu décrété à partir de lundi matin 8 heures. En moins d’un mois de conflit, il y en a eu trois. «Cette fois ils ont battu des records: ils n’ont attendu que quarante-cinq minutes avant de le violer», ironise quelqu’un. Peu après 8 heures, les Azerbaïdjanais ont porté les premières accusations contre les Arméniens, qui eux prétendent avoir été provoqués par les coups de feu de l’autre camp. Les mortiers et les canons n’ont pas eu le temps de se refroidir que les affrontements ont déjà repris. Rien ne va plus ici. Il faut repartir de zéro. De retour du front, des soldats et des volontaires décrivent des massacres. Des villageois restés défendre leurs maisons passent les derniers coups de fil à leurs femmes parties se réfugier à Erevan. D’après les sources officielles arméniennes, les soldats azerbaïdjanais seraient arrivés dans des villages situés à seulement 14 kilomètres de Stepanakert, la capitale de la république autoproclamée du Haut-Karabakh.

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Malgré tout, ces informations doivent être maniées avec précaution. Ce qui est certain, c’est que Bakou tente de prendre possession d’un axe vital qui relie le Haut-Karabakh à l’Arménie, le corridor de Latchin. Un point stratégique pour les forces arméniennes où transitent chars d’assaut, munitions, nourriture et autres vivres pour les civils restés sur place. La route est pilonnée, ce qui oblige les véhicules à traverser le village d’Aghavno, situé sur le fleuve du même nom, où les militaires ont construit deux ponts. De ce village dépend en grande partie l’avenir de la région.

Un selfie avant le départ

Aghavno est situé dans une vallée entre les montagnes. Il ressemble de loin à un joyau, à un petit village suisse reconstruit par les membres de la communauté arménienne du Liban. Une nouvelle colonie où ces derniers affluent depuis dix ans. Le village compte une centaine d’habitants. Aujourd’hui, il est dans l’œil du cyclone. Les villageois ont pris les armes pour défendre jusqu’au dernier centimètre une position que les Arméniens ne peuvent se permettre de perdre. Harut, 35 ans, revient du poste de commandement. Il est vêtu d’un treillis et porte sur son fusil les initiales de la Fédération révolutionnaire arménienne, le Tashnag. Harut prend son fils de 2 ans dans les bras et le pose sur le coffre d’une voiture. Il l’embrasse. Sa femme a un sac à dos. «Nous partons à Erevan», nous indique-t-elle. Ils prennent un selfie tous ensemble. Puis Harut les salue une dernière fois. Il est temps de se séparer. Le danger est trop grand. Le père de famille restera pour défendre le village. «Ils sont à 15 kilomètres», affirme-t-il, en parlant des Azerbaïdjanais. Le village a été évacué. Seules quelques femmes restent pour préparer le lavash, le pain traditionnel, pour les hommes au front.

Au poste de commandement est assis Antranik, le commandant du groupe. Il a environ 50 ans et est père de cinq enfants. Toute sa famille est encore au village. C’est un Arménien né à Qamichli, dans le Kurdistan syrien. Il a fui à Beyrouth dans les années 1990 avant d’arriver à Aghavno il y a huit ans. «Les Azerbaïdjanais utilisent tous les moyens pour nous attaquer, même des mercenaires complètement drogués. Mais ils ne passeront pas», dit-il catégorique. C’est alors qu’arrive Karine, 63 ans. Elle est la seule femme sur le front. Elle passe chercher son fusil pour aller combattre. Elle est tireuse d’élite, avec trois guerres à son actif. «J’ai 63 ans, mais j’ai l’impression d’en avoir 30, dit-elle en riant. Je ne pouvais pas rester là à regarder les autres prendre les armes. J’irai au front même quand j’aurai 100 ans. Ici vivaient mes ancêtres. La guerre, c’est la guerre. La chose la plus importante, c’est la victoire.» Elle finit par admettre que les Arméniens se sont retirés. Antranik, plus nuancé, dit qu’ils «perdent et gagnent successivement du terrain». Pour la provoquer, il déclare sur le ton de l’humour que «les femmes sont là pour cuisiner en temps de guerre». L’air pincé, elle lui répond: «Quand je vois un ennemi, je tire. Je ne gâche aucune munition. Je fais tout sauf de la cuisine.»

«Nous dansons puis combattons»

Les canons se font entendre. Depuis les montagnes qui surplombent Aghavno, les batteries d’artillerie ennemies tirent en direction de la vallée que les Azerbaïdjanais cherchent à prendre. Le village est encerclé, menacé par les tirs de l’ennemi. Karine a accumulé les blessures au cours des années. «Plus ils me blessent, plus ils renforcent mon désir de vengeance», renchérit-elle. Karine a perdu son mari lors de la première guerre d’il y a trente ans. Elle est la mère de trois filles. «Lors de la première guerre, mes filles étaient près de moi au front. Je leur laissais à chacune une grenade dans la main. Je leur disais que si j’étais blessée ou tuée, elles devaient se faire sauter plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, raconte-t-elle. Je suis une mère patriote. Aujourd’hui, leurs maris sont au front.» Varoujan, 55 ans, responsable de la logistique, lui emboîte le pas: «Il faut se trouver une femme arménienne. Quand éclate une guerre, elle t’encourage à aller te battre plutôt que de rester à la maison.» Il ricane. Entre deux coups de canon, il sirote un thé tout en jouant à un jeu de société sur ordinateur. Il répond aussi à son talkie-walkie. Il est infirme. L’une des victimes de la guerre civile libanaise.

Le poste de commandement est une petite maison où sont stockées des provisions, des armes et autres équipements militaires. Sur un tableau est écrit «Nous vaincrons». Les coups de canon font trembler les vitres. En fin de journée, un tir de mortier manque de toucher le village. Antranik rentre chez lui, à 200 mètres du poste. «J’ai encore en tête les visages et les récits des femmes arméniennes de Qamichli qui ont vécu le génocide au début du siècle», confie-t-il en jouant avec sa fille de 3 mois. Sa maison est à portée de l’artillerie ennemie. Son épouse, sa mère et ses cinq enfants lui tiennent compagnie. L’idée d’évacuer ne leur effleure pas l’esprit. C’est une question de vie ou de mort. Les enfants jouent avec le téléphone de leur mère, tout près de la kalachnikov de leur père. Les explosions ne semblent pas les troubler. «Ici nous dansons, nous buvons, nous chantons, puis nous combattons.»

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Le front est quelques kilomètres plus loin dans la vallée. Les civils armés sont camouflés dans la forêt, prêts à combattre. Certains dorment sous des arbres, dans des sacs de couchage. Antranik leur apporte du pain et du fromage. «Ils devront nous passer sur le corps. La Turquie et l’Azerbaïdjan veulent unir les territoires. Pour cela, ils doivent prendre cette vallée stratégique. Nous les attendons», assure-t-il. Ses soldats fument des tas de cigarettes et entonnent des airs patriotiques, galvanisés. S’ils tombent, le Haut-Karabakh tombera aussi probablement. Echec et mat.