Russie

Les agressions d'opposants se multiplient à Saint-Pétersbourg

Au moins sept blogueurs russes ont été la cible d’attaques coordonnées. Ces tentatives d’intimidation impunies pourraient être orchestrées par un richissime homme d'affaires proche du président Vladimir Poutine

Presque un siècle après avoir été le théâtre de la révolution bolchévique, Saint-Pétersbourg est à nouveau secoué par la violence politique. Une série d’agressions mystérieuses contre des opposants plus ou moins en vue sème la peur et encourage certains à l’exil.

«Tout est parti d’un site internet [whoiswho.me, «qui est qui»] publiant des informations personnelles sur des blogueurs et internautes hostiles au régime poutinien, raconte la dernière victime Egor Alexeev, 33 ans. Ce site, aujourd’hui hors service, fonctionnait à la manière d’un réseau social, mais d’un genre bien particulier. «Quelqu’un insulte et raconte des horreurs sur votre pays? Dénoncez-le! Non, vous ne serez pas un délateur, mais le glaive de la justice punissant tous les infidèles, brûlant cette souillure et cette abomination», annonce la page d’accueil, dont une copie dans un cache de Google est encore consultable. Environ 800 cibles, dont Egor Alexeev, étaient clouées sur le «mur» du site, avec des photos prises à la dérobée, et des informations personnelles (téléphone, adresse).

Animateur d’un groupe intitulé «pouvoir criminel» sur vk.com (le Facebook russe) critiquant vivement le régime, Egor Alexeev pensait que les menaces étaient virtuelles. Jusqu’au 9 juin dernier. Ce matin-là, comme chaque jour ouvrable, il amène son enfant de 4 ans à l’école. Juste après l’avoir déposé, il est brutalement attaqué par deux inconnus en pleine rue. «J’ai reçu plusieurs coups de poing dans la figure. Je suis tombé et ils ont continué à me donner des coups de pied. Cela a duré de cinq à sept minutes. Puis ils sont partis tranquillement sans dire un mot. Ils n’étaient pas masqués. De toute évidence, ils ne se souciaient nullement d’être punis pour leurs actes.» Egor Alexeev s’en est tiré avec un nez cassé, un traumatisme crânien et la mâchoire fêlée.

Deux semaines après les faits, les hématomes restaient visibles autour des yeux de l'opposant. Il ne fait aucunement confiance dans la police, car il estime que seules les forces de l’ordre ont pu communiquer son adresse personnelle aux assaillants. «Ils disposaient aussi d’informations précises sur mes allées et venues. S’ils ont mené une filature, elle était professionnelle, car je ne me suis rendu compte de rien, alors que j’étais sur mes gardes», explique Egor Alexeev. «Mon agression est la septième depuis le printemps. Elles ont toutes eu lieu dans le même quartier périphérique de Saint-Pétersbourg», précise l’opposant. «Il est possible qu’il y ait eu davantage d’attaques, car les gens ont de bonnes raisons d’avoir peur d’en parler.»

Contactées par Le Temps, plusieurs victimes de ces attaques ont fait part de leurs craintes de voir leurs noms publiés dans la presse. Alexander Markov, agressé le 31 mars à son domicile, n’a accepté de parler que par téléphone. Pour ce dernier, les attaques sont des «avertissements» et de «l’intimidation». «La peur fait reculer la mobilisation de l’opposition. En 2011, les manifestations regroupaient jusqu’à 10 000 personnes, tandis qu’aujourd’hui on est tombé à plusieurs dizaines.»

L’inquiétude des opposants pétersbourgeois s’est amplifiée après la publication d’une enquête par le journal en ligne fontanka.ru reliant les attaques à l’influent homme d’affaires russe et restaurateur Evgueni Prigojine. Ce proche du président Vladimir Poutine, surnommé le «cuisinier du Tsar», a fait fortune grâce à d’énormes contrats pour le Ministère russe de la défense. Selon fontanka.ru, Evgueni Prigojine serait le propriétaire de «l’usine à trolls», un bâtiment de Saint-Pétersbourg où travaillent des centaines de blogueurs pro-Kremlin, qui inondent depuis trois ans la toile de commentaires favorables au pouvoir russe et hostiles à l’Occident. L’analyse des adresses IP du site whoiswho.me et de plusieurs de ses administrateurs montre des similitudes avec «l’usine à Trolls» et des sociétés contrôlées par le «cuisinier du Tsar». Depuis la publication de l’enquête, deux journalistes de fontanka.ru sont épiés par le service de sécurité d’Evgueni Prigojine, a expliqué au Temps son rédacteur-en-chef Alexandre Gorchkov.

«S’il s’avère que Prigojine est derrière les agressions, alors il n’y aura pas d’enquête», se désole Egor Alexeev, qui est enclin à croire à cette version. «La police n’a pas pour l’instant donné aucun signe de détermination à retrouver mes agresseurs.» Pour le moment, ce spécialiste en ressources humaines dit n’avoir pas changé ses habitudes de vie. «Je passe simplement beaucoup de temps avec la police et à l’hôpital. Mais je songe désormais à m’exiler avec ma famille, car rien ne peut me protéger. Si je porte une arme, on me tirera dessus. J’ai surtout peur pour mon fils.» L’absence complète de réaction de la société lui pèse également. «Le niveau de vie baisse, mais les gens restent malgré tout satisfaits du régime, maugrée Egor Alexeev. Cela me donne envie de baisser les bras et de partir.»

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