Le système de financement humanitaire est au bord de la banqueroute. C’est pour répondre à ce défi, entre autres, qu’un sommet humanitaire a été convoqué à Istanbul en mai 2016. Genève accueille jusqu’à ce vendredi une réunion préparatoire. Rencontre avec la vice-présidente de la Commission européenne, la Bulgare Kristalina Georgieva, ancienne commissaire européenne chargée de l’Aide humanitaire, dont le nom circule pour succéder l’an prochain au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon.

Les réfugiés syriens s’apprêtent à passer un nouvel hiver dans les camps au Liban, en Turquie ou en Jordanie, alors que l’assistance diminue. Que fait la Commission européenne?

Nous avons plus que doublé notre aide en faveur des réfugiés. Pour 2015 et 2016, elle atteindra 9,2 milliards d’euros, à la fois pour accueillir et réinstaller les réfugiés au sein de l’Union européenne (UE) mais aussi pour l’aide sur place et pas seulement des Syriens. Un milliard d’euros sera consacré aux crises humanitaires en Afrique. Depuis le début de la guerre en Syrie, l’UE est le premier donateur. Malgré tout, nous devons reconnaître qu’avec autant de crises dans le monde cela ne sera pas suffisant. Nous n’avons pas réalisé le désespoir des réfugiés syriens qui les a poussés à venir jusqu’en Europe. Nous sommes en train de corriger le tir et l’argent arrive dans la région.

Il y a vingt ans, les appels humanitaires de l’ONU étaient financés à hauteur de 60 ou 70%. Désormais, ils ne le sont plus qu’à 40%. Y a-t-il moins d’argent?

Au contraire, le monde n’a jamais été aussi généreux, mais cette générosité n’a jamais été aussi insuffisante. Le réchauffement climatique cause toujours plus de catastrophes naturelles et de déplacements de population. Il y a vingt ans, nous avions une grosse crise humanitaire à la fois. Actuellement, nous devons faire face à quatre crises simultanées de niveau 3, soit le degré le plus important: en Syrie, en Irak, au Yémen et au Soudan du Sud. Nous arrivons toujours à récolter des fonds lorsqu’une catastrophe survient ou une nouvelle guerre éclate et fait la une des médias. Le défi est de financer les opérations humanitaires lorsque les conflits se prolongent ou pour prévenir les crises. Car j’ai bien peur qu’à l’avenir nous soyons encore engagés sur de nombreux fronts.

L’afflux de réfugiés et de migrants vers l’Europe va-t-il continuer?

Les pays de l’UE vont-ils devoir se répartir davantage que les 160 000 personnes auxquelles ils ont consenti en septembre dernier? Certainement. Tant que les flammes continueront de consumer des pays entiers, il y aura toujours des réfugiés, y compris vers l’Europe. Pendant l’hiver, les traversées de la Méditerranée sont plus dangereuses et donc moins nombreuses. D’ici au printemps, les contrôles aux frontières seront plus efficaces et plus unifiés. L’accueil, le tri et la répartition des réfugiés en Europe fonctionneront mieux. L’aide sur place diminuera le nombre de réfugiés contraints de traverser la Méditerranée.

Faut-il offrir des compensations financières à la Turquie, au Liban et à la Jordanie, qui accueillent des millions de réfugiés syriens, comme on l’a entendu ces jours à Genève?

Je suis en faveur d’une aide aux réfugiés mais sans oublier les communautés locales qui les accueillent. Ces dernières ne doivent pas être discriminées. Autrement, l’hostilité à l’égard des réfugiés augmente. Il faut renforcer la collaboration entre les acteurs du développement et ceux de l’aide humanitaire. Il faut aussi que les puissances émergentes deviennent des donateurs réguliers. Je pense en particulier au monde musulman. Si un pour cent de l’aumône, l’un des cinq piliers de l’islam, servait à l’aide humanitaire, cela représenterait 6 milliards de dollars par an.

L’UE parviendra-t-elle à s’entendre avec la Turquie pour mieux gérer le flux de réfugiés vers l’Europe?

Les deux acteurs sont sur le même bateau et on ne peut pas laisser l’autre partie du navire sombrer. La crise des réfugiés montre que l’UE et la Turquie sont interdépendantes. Mais, en échange de leurs efforts, les Turcs veulent rediscuter de leurs relations avec l’Europe.

Etes-vous favorable à une adhésion de la Turquie à l’UE?

Je suis favorable à ce que l’Europe, qui est vieillissante, intègre de nouvelles forces. J' y vois beaucoup d’avantages. Mais, ces derniers temps, les valeurs de la Turquie et celles de l’Europe ont divergé sur la démocratie et le respect de l’Etat de droit.