DEMAIN, QUELLE FRANCE? (2)

Aidé par l’Etat, le Français moyen relève la tête

En Bretagne, une nouvelle classe de propriétaires transforme les campagnes en zones villas. Mais cette prospérité dépend d’un tissu industriel fragilisé. Et le spectre de l’explosion sociale n’est pas loin…

■ Comment parler de l’élection présidentielle française sans retomber, toujours, dans le spectacle politique scandé par les affaires? Comment raconter la France en s’efforçant de cerner les défis du prochain quinquennat?

■ Dans cette séries de reportages, nous avons fait le choix de regarder vers demain. En posant les questions qui sous-tendent, vu de Suisse, la transformation possible du pays dans les cinq prochaines années. Notre exploration du pays se fait en partenariat avec les journaux locaux.


Quentin Rodde est un homme surmené, mais heureux. Depuis le début de l’année, lui et son équipe ont vendu des dizaines de villas neuves dans la région de Morlaix, dans l’ouest de la Bretagne. «Je travaille de 9h à 21h, six jours sur sept», explique le jeune commercial qui n’affiche que des signes discrets de réussite: VW Golf neuve, gourmette et petit blazer gris.

Son royaume, c’est la ceinture de gros villages qui entoure Morlaix, 64 000 habitants, à quelques kilomètres des plages et de l’océan. Saint-Thégonnec, où il vit, n’a longtemps été qu’un bourg endormi qu’animaient les cars de touristes venus visiter l’enclos paroissial. Aujourd’hui, c’est une zone résidentielle où les lotissements sortent de terre à grande vitesse. «Cette année sera encore meilleure que la précédente», pronostique Quentin Rodde en faisant la tournée des nouveaux quartiers.

Le long de chemins de terre boueux – le goudron sera posé plus tard – se dressent des maisons aux styles formatés: cubes à toit incliné, villas bicolores avec toit en pente, simples habitations sans étage. A peine terminées et déjà habitées. Le phénomène se répète partout le long de l’autoroute qui relie Brest à Rennes. Plourin, Plouigneau, Plouezoc’h, Plouvorn: autant de villages désormais flanqués de lotissements champignons.

Une France qui au fond va bien

Ce boom immobilier traduit un phénomène de masse, une lame de fond. La classe moyenne, le «Français moyen», redresse la tête après des années de crise. Dans les campagnes bretonnes, le prix dérisoire des terrains (25 000 euros pour 500 m2 à Saint-Thégonnec – la même surface peut valoir 1 million de francs sur l’Arc lémanique) permet à chacun ou presque d’accéder à ce signe ultime d’embourgeoisement qu’est la villa individuelle. On peut acheter sans apport personnel, la banque prête 100% du montant – compter de 90 000 à 130 000 euros pour une petite maison neuve avec terrain. Tout ce qu’il faut, c’est un contrat de travail à durée indéterminée, même payé au salaire minimum (le Smic, fixé à 1149 euros mensuels).

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«Aujourd’hui, il n’y a pas de classe de la population qui ne peut pas construire, constate Quentin Rodde. Sauf les chômeurs.» En Bretagne, ils sont moins nombreux qu’ailleurs (8,6% de la population active, contre 9,7% dans l’ensemble de la France, selon une statistique récente). La région compte aussi moins de pauvreté, moins d’inégalités, moins d’immigration et plus de propriétaires que la moyenne française. Avec son territoire décentralisé et son vieux fond catholique, la Bretagne est à l’image du grand Ouest: une France apaisée, pragmatique, allergique aux extrêmes. Une France qui au fond va bien, loin des discours catastrophistes qui dominent le débat parisien.

Fait remarquable aujourd’hui, ce sont les catégories dites «populaires» ou «modestes», selon le verbiage en vigueur, qui accèdent à la propriété. Dans la région de Morlaix, les acheteurs de villas sont poissonniers, pâtissières, infirmiers, militaires, assistantes maternelles, animateurs périscolaires, secrétaires dans des PME de la construction. Certains découpent des saumons ou dépiautent des poulets à l’usine. D’autres fabriquent des chaudières chez Bosch, des brûleurs à gaz chez Sermeta, des farines d’alimentation pour canards chez Sanders. Il y a aussi des héritiers enrichis par la vente de terrains et de jeunes retraités.

La patte volontariste de l’Etat

Philippe Raoul appartient à cette dernière catégorie. Appuyé contre sa Mercedes neuve, tirant sur une cigarette sans filtre, cet ancien électricien qui a travaillé dans le nucléaire et à la mairie de Morlaix a acheté son pavillon de Plourin il y a trois ans. Il détaille les professions de ses voisins de lotissement: «L’une travaille à l’hôpital, l’autre dans une concession Renault, la troisième est livreuse de journaux…»

Cette nouvelle petite classe moyenne gagne rarement plus de 1500 euros (environ 1650 francs) par mois. Mais grâce aux taux très bas impulsés par la Banque centrale européenne, elle peut s’endetter pour pas cher: 1,9% d’intérêt pour un crédit immobilier sur 25 ans, contre 3% il y a trois ans, 4,26% il y a cinq ans et presque 20% dans les années 1970. On achète à crédit maisons, voitures ou électroménager. A Morlaix, la concession Citroën a pratiquement retrouvé son niveau de vente d’avant la crise de 2008, explique son conseiller commercial Michel Payraud.

La patte volontariste de l’Etat français accentue la reprise. Beaucoup d’habitants des lotissements bénéficient de prêts à taux zéro ou PTZ. Ce dispositif permet aux jeunes et aux personnes à faibles revenus qui deviennent propriétaires pour la première fois d’emprunter sans aucun intérêt. «Quand 40% du montant de votre prêt se fait à taux zéro, cela augmente votre capacité à emprunter», résume Thierry Kervern du groupe de bancassurance Crédit Mutuel Arkéa. L’Etat rembourse le manque à gagner aux banques sous forme de baisses d’impôts.

Il existe d’autres aides. La plus visible est la mise à disposition de terrains équipés par les communes. Réseaux d’eau, de gaz, d’électricité, de téléphone: la commune installe tout et revend à prix coûtant. Cette subvention diminue le coût du logement. Dans les villages, les impôts fonciers plus bas qu’en ville permettent aux nouveaux habitants d’économiser encore quelques centaines d’euros par an.

Au bord de l’explosion

En ajoutant les prestations de l’Etat providence à la française – santé et école gratuites, contrats de travail en béton armé –, on pourrait conclure que la classe moyenne vit tranquille, même si elle n’est pas riche. Mais l’impression est trompeuse. Car dans l’Hexagone, la peur que «ça pète» n’est jamais loin.

Même la paisible Bretagne s’est trouvée au bord de l’explosion. En 2013, des agriculteurs et des employés licenciés de l’agroalimentaire ont démonté des péages autoroutiers (les «portiques écotaxe») que le gouvernement voulait installer près de Morlaix. En 2014, l’effondrement des prix de l’échalote, lié à un hiver très doux en Europe, a causé une jacquerie: l’hôtel des impôts de Morlaix a brûlé, la sous-préfecture a été occupée. Un an plus tard, la crise du porc a laminé les revenus paysans.

Tout peut basculer vers un effondrement complet, comme le textile dans le Nord ou la sidérurgie en Lorraine.

Maël de Calan, élu local des Républicains

En parallèle, les abattoirs de poulets Doux et Tilly-Sabco, le découpeur de saumons Marine Harvest ont fermé, entraînant dans leur chute des centaines d’emplois. «J’ai été retenu à Tilly-Sabco pendant huit heures», se souvient Gwenegan Bui, un jeune élu socialiste proche de Benoît Hamon. Selon lui, la région ne s’est remise que grâce à un tissu de PME dynamiques et à une bonne dose d’emplois publics.

De fait, la Bretagne montre une belle capacité à renouveler son industrie. Elle compte des start-up actives dans la médecine, les ressources marines et les nouvelles technologies. Mais personne ne sait si ces jeunes pousses pourront employer autant de monde que l’agroalimentaire, qui pèse un tiers de l’économie locale. Or, ce secteur risque d’être «disrupté» par des rivaux européens très agressifs.

«Le porc et les légumes sont concurrencés par l’Espagne, le lait par les Pays-Bas, nous sommes en économie ouverte», résume Maël de Calan, un élu local des Républicains qui a été quatre ans conseiller économique d’Alain Juppé. «Tout peut basculer vers un effondrement complet, comme le textile dans le Nord ou la sidérurgie en Lorraine.» A ses yeux, seule une cure de compétitivité, avec baisse des taxes et des pesanteurs réglementaires, permettra aux producteurs bretons de tenir le choc.

Saignés aux quatre veines

La fragilité du tissu productif est, avec l’avenir de l’Etat-providence, le grand motif d’angoisse des classes moyennes. D’autant que beaucoup de ses membres sont juste au-dessus de la ligne de flottaison. Dans les lotissements, les propriétaires de villas s’endettent pour 25 ou 30 ans. Et acheter une maison veut souvent dire sacrifier ses vacances et sa consommation.

«Les revenus ne sont pas mirobolants, explique Philippe Raoul au sujet de son lotissement de Plourin. Les gens qui vivent ici ne vont pas aux sports d’hiver tous les ans. Pour partir en vacances, il faut se serrer la ceinture, et sévèrement!»

«Beaucoup de ménages se saignent aux quatre veines, ajoute Maël de Calan, qui rencontre ces jours beaucoup d’électeurs en vue des élections législatives de juin. Ils nous disent que c’est dur, que les salaires n’augmentent pas, et nous demandent pourquoi.»

Si le pouvoir d’achat n’est plus au cœur du débat politique, comme il y a dix ans, un autre thème a pris le dessus: le déclassement. «L’idée selon laquelle mes enfants vivront moins bien que moi, c’est très présent et c’est un thème très classe moyenne», note le sociologue Michel Wieviorka.
A court terme, ce cocktail d’incertitudes – industries en mutation, agriculture en crise, Etat social à bout de souffle – risque de nourrir le vote populiste. «Toute cette insécurité va se traduire en Bretagne comme ailleurs par un vote Front national élevé», prédit Maël de Calan.

Le 23 avril, la présidentielle fera office de référendum. Elle dira dans quelle mesure le Français moyen, remplumé par l’après-crise, a confiance en son avenir. Quentin Rodde, le vendeur de villas, n’a qu’un espoir: «Que l’élection ne casse pas l’embellie qu’on voit aujourd’hui.»


Comment définir la classe moyenne?

En 2009, une étude de l’institut CREDOC situait le Français moyen autour du revenu médian hors impôts – 1497 euros par mois à l’époque. Le salaire médian net se situait lui à 1713 euros en 2012. Mais ces mesures chiffrées, souvent difficiles à comparer entre elles, n’offrent pas de définition incontestable de ce qu’est la classe moyenne. Selon le géographe Jacques Levy, de l’EPFL, sa particularité est de pouvoir et devoir faire des arbitrages dans l’allocation de ses revenus. Acheter une voiture ou partir en vacances, par exemple. La classe supérieure n’a pas besoin de faire ces choix, tandis que les moins bien lotis ne le peuvent pas.


Le mitage du territoire, un problème aussi français

Derrière leur esthétisme un peu niais – palmiers, bouddhas décoratifs, toboggans de plastique – les nouveaux quartiers de villas qui poussent dans l’Ouest breton cachent un mal insidieux: le mitage du territoire, appelé étalement urbain en France. Pendant que les périphéries grandissent, les centres des villes et des villages se désertifient. Subventions aidant, il est en effet moins cher de construire du neuf que de rénover de l’ancien.

Des plans d’urbanisme intercommunaux ont dû être instaurés pour freiner la prolifération des zones villas. «Avant, chaque maire faisait la compétition avec son voisin pour faire baisser les prix des lotissements et attirer des jeunes ménages, explique l’élu socialiste Gwenegan Bui. On a enchaîné les constructions sans réfléchir aux besoins en services publics, écoles, lycées…»

Désormais, les autorisations de construire remonteront au niveau des intercommunalités – celle de Morlaix réunit 27 communes. Ce dispositif rappelle celui qui a été instauré en Suisse par la nouvelle Loi sur l’aménagement du territoire (LAT), qui exige des plans d’aménagement cantonaux.


 

Premier épisode de notre série

Dossier La France en campagne

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