Jeudi, deux jours après le séisme qui a anéanti Port-au-Prince, il restait impossible d’évaluer avec précisions l’ampleur des besoins en Haïti. Mais on sait qu’ils seront colossaux et que le chantier humanitaire s’annonce aussi titanesque que durable. En quelques heures, la communauté internationale a saisi la gravité de la situation. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, le tremblement de terre aurait fait de 45 000 à 50 000 morts.

Le Bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations unies, basé à Genève, a établi la liste des priorités. Elles sont multiples: recherche et sauvetage de personnes survivantes, services et produits médicaux, eau, hébergements d’urgence, nourriture, logistique, télécommunications.

Dispositif américain

Pour répondre à ces besoins, des organisations internationales, des Etats et des ONG ont fait savoir des quatre coins de la planète qu’elles mettaient en œuvre une assistance financière, matérielle ou humaine. Le dispositif américain, très militarisé, est de loin le plus impressionnant. Navires, hélicoptères, avions… Au total plus de 5000 soldats américains sont dépêchés dans la région dévastée. Washington débloque en outre 100 millions de dollars, comme la Banque mondiale et le FMI; le Canada a fait partir des ­avions-cargos, des navires militaires et des hélicoptères et offre 100 millions de dollars; la Suisse a déjà expédié deux équipes d’experts et enverra demain 40 tonnes de matériel de secours en partenariat avec la Croix-Rouge; la France a fait parvenir 4 avions, des dizaines d’hommes et 25 tonnes de matériel; le Pérou comptait envoyer deux avions militaires chargés de 40 tonnes. Impossible de restituer l’inventaire dans son intégralité ni de mentionner chacune des ONG mobilisées ou des fondations ayant appelé les particuliers à donner.

Mais la multiplication exponentielle des intervenants d’un côté et l’étendue des besoins de l’autre rendent incontournable la question de la synchronisation des bonnes volontés. «La coordination est le principal défi», souligne ainsi Pablo Medina, coordinateur opérationnel à la Fédération internationale la Croix-Rouge, chargé des opérations en Haïti. «C’est une lourde responsabilité des gouvernements, des ONG et de tous ceux qui sont concernés. Et elle doit s’opérer au niveau international et local. Il faut à tout prix éviter le risque de duplication.» «Le principal piège est que chacun pense qu’il est le seul à agir. Il est important d’évaluer les besoins pour adapter la réponse», avertit Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières.

Coordonner les hommes et le matériel pour que la réponse à la catastrophe soit certes rapide, mais aussi la plus efficace possible: cette mission incombe à l’OCHA, créé il y a 35 ans. Depuis mercredi, l’agence onusienne est au cœur du dispositif. «Comme lors de chaque catastrophe nous avons ouvert un site virtuel sur lequel tous les intervenants, y compris les donateurs, se font connaître. Nous allons envoyer nos 14 experts en coordination sur le terrain. Certains sont déjà à Haïti», explique Elisabeth Byrs, la porte-parole de l’OCHA. Pour éviter les doublons comme les manques, cinq domaines d’action («clusters»: abris, santé, logistique…) ont été définis et confiés à la responsabilité de «leaders» (Croix-Rouge, OMS, PAM…) chargés d’harmoniser les interventions dans leur secteur.

Si la procédure s’est améliorée avec les leçons des désastres humanitaires passés, elle ne prémunit pas contre les écueils. «L’OCHA partage l’information, elle ne dirige pas les acteurs», insiste Elisabeth Byrs. Ainsi, l’afflux de 400 ONG sur les rivages balayés par le tsunami de décembre 2004 avait tourné à la pagaille contre-productive.

Jeudi, à Haïti, les premières difficultés étaient flagrantes: «L’embouteillage est déjà maximum à l’aéroport de Port-au-Prince, indique Rony Brauman. La capitale restera un goulot d’étranglement tant que la voie maritime ne sera pas ouverte.» Pour ce spécialiste des questions humanitaires, l’élan de mobilisation international n’en est pas moins «justifié». «Il rappelle celui qu’avait suscité le tremblement de terre en Arménie en 1988. Mais la catastrophe d’Haïti paraît plus importante encore. Ce séisme a ceci de particulier qu’il a détruit une bonne partie des infrastructures. Tous les hôpitaux auraient été démolis, à l’exception de deux.»

Penser la reconstruction

La communauté humanitaire est lancée dans une course contre la montre pour sauver des vies. Si l’arrivée de milliers de militaires américains à Haïti fait grincer les dents des ONG, chacun admet qu’elle autorisera un déploiement rapide de moyens logistiques à la mesure du désastre (hélicoptères, etc.). De même, cette présence massive pourrait être une solution aux problèmes de sécurisation des entrepôts de vivres et de biens qui se poseront vite. Mais l’avenir, aussi, se pense dès aujourd’hui. Et de la qualité de la réponse humanitaire dépendra le rétablissement futur de Port-au-Prince. «Il est vital de ne pas assécher toute l’aide, met ainsi en garde Rony Brauman. Il faut avoir en tête qu’après, il faudra reconstruire.» La Suisse a d’ores et déjà promis de perpétuer son engagement au-delà de l’aide d’urgence.